lundi 30 août 2021

Coup de vent, de Mark Haskell Smith

 

Coup de vent est le cinquième roman que je lis de cet auteur américain, dont j'adore les histoires échevelées. Mark Haskell Smith est un grand écrivain, qui sait raconter une histoire et mettre en scène des personnages savoureux, souvent dépassés par les événements, et luttant pour leur survie contre les situations les plus improbables. En effet, vous conviendrez que se réveiller, seul au monde, dans un bateau dévasté et à la dérive au beau milieu de l'océan, correspond quand même assez bien à l'idée qu'on peut se faire d'une situation très improbable. Vécue par Neal Nathanson, l'un des personnages principaux de Coup de vent, polar jubilatoire que je vous recommande vivement. Neal a très chaud, Neal a très faim, Neal a tellement soif qu'il réfléchit à boire sa propre urine. 

Le New-Yorkais finit par mettre le feu au bateau et par s'enfuir en canot pneumatique, avec des sacs bourrés d'argent liquide. Il est d'abord recueilli, puis séquestré par une australienne qui navigue autour du monde en solitaire. Neal n'a pas d'autre choix que de raconter son histoire pour espérer sauver sa peau. Une histoire dingue, tordue, politiquement très incorrecte, véritable marque de fabrique de l'atypique Mark Haskell Smith. 

Avec ce roman, encore une fois l'auteur illustre brillamment une veine peu représentée dans le polar, le tragi-comique, par une histoire pleine de rebondissements mais franchement noire, malgré son aspect déjanté. Je retiendrai quand même avant tout le côté décalé, tant j'ai ri à la lecture de ce polar sea, sex and sun, truffé de scènes cocasses, improbables. Le style d'écriture est direct, cru, irrévérencieux au possible, et en même temps, je trouve que l'auteur fait preuve d'une remarquable finesse psychologique avec ses personnages. 

Au final, avec Coup de vent, Mark Haskell Smith nous offre de formidables heures de lectures. Les aventures déjantées se doublent d'un portrait au vitriol du monde de la finance, et plus globalement du capitalisme. Mention spéciale au traducteur qui a fait un excellent travail !

Mark Haskell Smith, Coup de vent, Editions Gallmeister, 265 pages, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Julien Guérif, sorti en 2018 (Etats-Unis) 2019 (France)

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lundi 23 août 2021

L'Affaire Clara Miller, d'Olivier Bal

 

L'Affaire Clara Miller est le premier roman que je lis d'Olivier Bal, et bien ce ne sera pas le dernier, assurément, car j'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce très bon polar. Olivier Bal signe un livre ébouriffant qui explose les frontières des genres: suspense, roman de mœurs, thriller psychologique. Cet auteur français sait créer des romans d'atmosphère, aucun doute là-dessus. On n'est pas vraiment dans le page-turner commercial à la Harlan Coben. Mais dans un long chant funèbre sur une société décadente, voyeuriste, et démente. C'est un tableau saisissant et surtout effrayant du star system. C'est une sombre histoire racontée avec une écriture très dynamique, incisive, et cinématographique. L'intrigue atroce, prenante, implacable, est impeccablement tenue, les personnages forts et les rebondissements saisissants. 

Il faut vraiment revenir sur la construction maîtrisée de cette intrigue à plusieurs voix, qui entremêle très habilement les époques. L'histoire est en effet racontée par plusieurs personnages, et à deux époques différentes: 1995, qui représente le passé, et 2006, qui représente le présent. Au premier abord, cela peut paraître complexe, mais ne vous inquiétez pas, tout est très clair, limpide comme de l'eau de roche. Maîtrise et rigueur de l'intrigue sont au rendez-vous !

L'auteur a échafaudé un scénario diablement efficace, une intrigue bluffante, qui entremêle habilement le passé et le présent. Que dire de cette intrigue ? Je ne rentrerai pas trop dans le détail pour ne rien dévoiler de cette histoire effrayante. Le personnage principal, Paul Green, est un journaliste hanté par la mort suspecte d'une jeune femme, Clara Miller. Son cadavre est remonté, comme celui de cinq autres femmes, à la surface de l'eau d'un lac situé non loin de Lost Lakes, une propriété privée de mille hectares. Un domaine gigantesque qui appartient à Mike Stilth, une immense rock star connue dans le monde entier. Un mythe. Cela ne vous rappelle rien ?

Et oui, l'auteur s'est inspiré de Michael Jackson et de son tristement célèbre ranch de Neverland. La ressemblance entre Lost Lakes et Nerverland est bluffante, troublante. Paul Green va explorer l'univers de Mike Stilth afin de découvrir la vérité sur la mort de Clara Miller. Une enquête dangereuse, très dangereuse !

Au final, L'Affaire Clara Miller s'affirme comme étant un polar totalement désenchanté. En s'intéressant aux enjeux qui tournent autour d'une star planétaire dans un roman où la réalité et l'imagination font bon ménage, Olivier Bal se dévoile comme un auteur qui ne nourrit aucune illusion sur le monde d'aujourd'hui. 

Olivier Bal, L'Affaire Clara Miller, Pocket, 555 pages, sorti en France en 2020.

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vendredi 20 août 2021

Les cicatrices, de Claire Favan

 

Si vous n'avez encore jamais lu un roman de Claire Favan, je vous déconseille de commencer par celui-ci. Ce n'est pas son meilleur opus. je préfère de très loin Serre-moi fort et Inexorable. Si vous êtes fan de Claire Favan, vous devriez y retrouver globalement votre compte: style d'écriture musclé, intrigue diabolique riche en suspense et en rebondissements. Classique et efficace. Après une parenthèse française, avec Inexorable, Claire Favan revient sur son terrain de prédilection: les Etats-unis. Plus précisément l'Etat de Washington, situé au nord-ouest, donc côté océan pacifique. C'est dans une petite ville pas très loin de Seattle que vit Owen Maker, le personnage principal de cette histoire très tordue. Un quadragénaire vendeur de voitures qui vit dans la peur de Sally, son ex-femme dépressive. Il faut dire qu'Owen partage encore la maison de famille avec Sally. 

Une maison certes coupée en deux, mais enfin ça ne facilite pas la vie du pauvre Owen. Surtout quand celui-ci veut ramener des petites amies à la maison. Un enfer, d'autant qu'Owen est plutôt du genre passif, à subir les événements. Et la situation ne va pas s'arranger puisque son ADN est identifié sur une scène de crime. Je ne vous en dis pas plus, sinon que Claire Favan laisse ici libre cours à la force de son imagination. L'auteure a construit une intrigue machiavélique, un puzzle diabolique. Une intrigue tordue, un peu trop à mon goût. 

Je trouve que, globalement, l'ensemble est un peu trop grand-guignolesque. Certaines scènes ou certains revirements de situation manquent un peu de crédibilité. Notamment à la fin. Je ne veux pas en dévoiler beaucoup, mais l'évolution psychologique d'Owen est quand même assez surprenante. 

Après, je ne vous déconseille pas non plus de lire ce polar. Partez du principe que Les Cicatrices est une oeuvre de fiction, et vous prendrez du plaisir à lire ce thriller mené à un rythme d'enfer, riche en rebondissements improbables. Un thriller sanglant à grand spectacle. L'auteur ne lésine pas sur le romanesque, c'est le moins que l'on puisse dire !

Claire Favan, Les cicatrices, Pocket, 396 pages, sorti en France en 2020.

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jeudi 19 août 2021

La grenouille aux pattes d'or, de Jonathan Fast

 

Imaginons que vous soyez un criminel qui vient tout juste de s'évader de prison. Vous tuez un automobiliste, vous lui prenez ses vêtements et ses papiers. Mais peu après, vous êtes victime d'un grave accident qui vous défigure le visage. Le chirurgien vous reconstruit le visage à partir de la photo du permis de conduire de l'homme que vous venez de tuer. Sauf que cette métamorphose du visage  va également s'accompagner d'une profonde transformation mentale. Un radical changement d'identité. Avant votre accident, vous n'étiez qu'un escroc violent et sans scrupules, et désormais, sous la peau d'un autre, vous voulez sauver le monde, en commençant par la grenouille aux pattes d'or, une espèce en voie de disparition. Complètement dingue comme situation !

Et encore, vous n'êtes pas au bout de vos surprises, croyez-moi, Jonathan Fast ne manque pas d'imagination, bien au contraire. Ce livre déroutant, féroce, mélange de roman noir et de polar décalé, se lit d'une traite. C'est une histoire stupéfiante mettant en scène des personnages hors normes.

Publié pour la première fois en France en 1992, La Grenouille aux pattes d'or est un chef d'oeuvre de la littérature policière américaine des années 90. L'intrigue insolite est palpitante du début à la fin. Sur la forme, c'est très bien écrit dans un style limpide et percutant, au service d'un récit fluide, sans temps mort, sans gras, sans fioritures. Un polar Hard-boiled totalement abouti, un roman culte sur la notion d'identité que je vous recommande vivement !

Jonathan Fast, La grenouille aux pattes d'or, Gallimard Série Noire, 320 pages, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Rosine Fitzgérald, sorti en 1990 (Etats-Unis) 1992 (France)

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mercredi 18 août 2021

Version officielle, de James Renner

 

En revenant dans son bled natal situé au fin fond de l'Ohio, Jack Felter va ouvrir une véritable boîte de Pandore. Pourtant, au départ, ses intentions sont simples, Jack vient rendre visite à sa sœur jean qui s'occupe vaillamment de leur père mourant. Mais Jack va aussi revoir Sam, l'amour de sa vie, dont le mari Tony a disparu. Tony était psychiatre, et surtout Tony était le meilleur ami de Jack. Qui décide de partir à sa recherche. C'est cette décision qui va bouleverser sa vie, ainsi que celles de tous ses proches. Et bien plus encore. James Renner laisse ici libre cours à la force de son imagination. Et quelle imagination débordante, quelle formidable énergie créatrice dont fait preuve le jeune auteur américain. Version Officielle est un mélange insolite de polar, de science-fiction et d'uchronie. C'est effectivement une histoire incroyable que vous n'oublierez jamais. 

Je suis plutôt fan de l'univers de l'américain James Renner, et j'aime sa façon de raconter une histoire. J'ai lu ses trois romans publiés en France, L'obsession, Maura Murray a disparu, et Version officielle, mon préféré à ce jour, et de très loin. Un roman insolite, tordu, qui séduit tout autant par son intrigue rocambolesque, aux retournements multiples, que par son écriture pleine de coups de théâtre, d'énergie et de vitalité. 

En effet, James Renner se lâche complètement dans ce livre en réécrivant l'histoire. L'auteur renoue avec les grands thrillers paranoïaques des années 70, dans un contexte plus moderne, et plus "fantastique". Si vous avez déjà lu L'obsession, vous ne serez pas surpris par la tournure prise par les événements dans ce roman. 

Petite précision qui a son importance, James Renner ne réécrit pas non plus complètement l'histoire, dans le sens où l'auteur mélange habilement et intelligemment faits réels et fiction absolue. Pour moi ce mélange ajoute une vraie valeur ajoutée à ce roman bourré de références historiques et littéraires. Au final Version officielle est une totale réussite, une histoire stupéfiante mettant en scène des personnages attachants ! 

James Renner, Version Officielle, Pocket, 506 pages, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Caroline Nicolas, sorti en 2015 (Etats-Unis) 2017 (France)

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mardi 17 août 2021

L'entrepôt, de Rob Hart

 

Les Etats-Unis dans un futur proche. Le réchauffement climatique a pris une ampleur telle qu'il devient presque impossible de vivre en extérieur. Il faut donc essayer de vivre le plus possible à l'abri du soleil. Cloud, géant du commerce en ligne, offre notamment cette possibilité. Cloud vous permettra d'avoir un emploi, un logement, des loisirs. Vous vivrez dans un gigantesque centre commercial et travaillerez au sein d'un immense entrepôt dont l'activité ne s'arrête jamais. Cloud représente le stade terminal du capitalisme américain, c'est marche ou crève. Soit vous êtes capable de tenir le rythme de travail imposé par l'entrepôt, soit vous quittez Cloud pour rejoindre un monde extérieur devenu très très hostile. Donc le géant du commerce en ligne ne manque jamais de main d'oeuvre...

Trois narrateurs se succèdent tout au long du récit. Trois voix, trois regards, trois perceptions bien différentes de la réalité. Gibson, le fondateur de Cloud, atteint d'un cancer incurable, qui effectue une sorte de tournée d'adieux dans ses magasins à travers tout le pays. Le vieil homme, qui se prend pour Dieu en personne, nous raconte son irrésistible ascension et nous livre sa vision terrifiante de la vie. 

Ensuite, Paxton, entrepreneur au chômage, un homme désabusé, fatigué, qui veut se faire embaucher par Cloud pour pouvoir rencontrer Gibson, qu'il tient pour responsable de son échec professionnel. Paxton va découvrir un monde nouveau auquel il ne s'attendait pas. Sa seule étincelle de bonheur s'appelle Zinnia. Celle-ci se fait également embaucher par Cloud, mais pour une raison bien différente. Je ne vous en dis pas plus et vous laisse le soin de découvrir cette intrigue à la fois palpitante et terrifiante. 

L'entrepôt est l'un des meilleurs thrillers d'anticipation de ces dernières années. Un livre choc qui met littéralement en pièces le rêve américain. Une critique virulente des multinationales du commerce en ligne, mais pas seulement. Dans L'entrepôt, il s'agit moins pour Rob Hart de dépeindre une dystopie que de se livrer à un examen sans concession de l'économie américaine qui produit de plus en plus de travailleurs pauvres. Des esclaves 2.0, des clones interchangeables. 

L'observation de Cloud, de son fonctionnement démentiel et de ses secrets inavouables est particulièrement pénétrante et donne à réfléchir. Sur la forme, c'est très bien écrit dans un style simple, incisif, et limpide, au service d'un récit à plusieurs voix remarquablement construit. Au final, L'entrepôt est un mélange réussi de thriller dystopique et de roman à suspense captivant. 

Rob Hart, L'entrepôt, Pocket, 540 pages, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michael Belano, sorti en 2019 (Etats-Unis) 2020 (France)

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lundi 16 août 2021

Vintage, de Grégoire Hervier

 

Tout, tout, tout, vous saurez tout sur la guitare. La grande, la petite. La vraie, la fausse. La neuve, la vieille. Et ... La Moderne. Sorte de Saint-Graal des guitares vintage. La guitare la plus rare, la plus mystérieuse et probablement la plus chère du monde. Thomas Dupré, pigiste pour d'obscures revues musicales, et musicien passionné de rock'n'roll, est chargé par un mystérieux commanditaire de retrouver cette guitare. Une quête qui va mener Thomas aux quatre coins de la planète, de Paris aux rives du Loch Ness écossais, de l'Australie au Deep South américain, berceau du jazz, du blues et du rock'n'roll. Une enquête à hauts risques pour notre jeune journaliste, un parcours jalonné de cadavres. Plus Thomas va s'approcher de la vérité, et plus les meurtres vont s'accumuler. Car La Moderne semble susciter bien des convoitises. 

Grégoire Hervier mélange avec virtuosité polar et histoire, et signe un road trip à la fois palpitant et passionnant. On apprend des choses tout en se divertissant, que demander de plus ? S'appuyant sur un fond documentaire solide, l'auteur revisite tout un pan de l'histoire du rock'n'roll. En situant l'essentiel de son récit dans le Sud Profond américain, Grégoire Hervier remonte aux racines culturelles, artistiques et techniques de ce courant musical majeur. Les explications techniques sont très claires. Cependant, si vous êtes guitariste, si vous baignez déjà dans ces domaines, vous prendrez, je pense, encore plus de plaisir à la lecture de ce polar surprenant et intelligent. 

En outre, Grégoire Hervier n'oublie pas de captiver ses lecteurs de polars en leur offrant une intrigue riche en suspense et en rebondissements. Meurtres, courses-poursuites, atmosphère sombre et paranoïaque, je me suis cru parfois dans Le Club Dumas, le roman d'Arturo Pérez-Reverte adapté au cinéma sous le titre La Neuvième Porte, avec Johnny Depp dans le rôle principal. On retrouve parfois cette atmosphère inquiétante, mystérieuse dans Vintage

Sur la forme, c'est bien écrit dans un style plein d'énergie et de vitalité, au service d'un récit mené tambour battant. L'auteur a su trouver l'équilibre parfait entre polar noir et roman historique. Et surtout Grégoire Hervier a su nous transmettre sa passion pour la musique. Bref, une réussite, un roman que je vous recommande vivement, que vous aimiez ou non le rock'n'roll ! 

Grégoire Hervier, Vintage, 10/18, 381 pages, sorti en France en 2016.

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