vendredi 21 avril 2017

SERRE-MOI FORT

CLAIRE FAVAN

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Auteure française
Editions Robert Laffont
Grand format
384 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication France:
2016
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Du vrai, bon et inusable classique !


Serre-moi fort est le premier thriller que je lis de Claire Favan. Et bien ce ne sera pas le dernier, assurément. J'ai tout aimé dans ce serial killer thriller redoutable: l'intrigue haletante taillée au couteau, l'atmosphère très noire, la construction impeccable du récit, les dialogues percutants, une écriture musclée et incisive, des scènes chocs. Serre-moi fort est une mécanique de précision parfaitement huilée, qui balaie tout sur son passage. C'est monstrueusement bon!

L'intérêt de ce suspense qui va droit au but, à l'essentiel, ne réside pas dans l'originalité de son intrigue, mais dans la construction très habile du récit. La première partie du roman raconte l'histoire d'une famille américaine moyenne, anéantie par la disparition soudaine de la fille aînée. 1994, Northport, Alabama, Lana Hoffman, une lycéenne en apparence sans histoire, devait retrouver sa mère au centre commercial. Elle n'arrivera jamais au rendez-vous. Très vite, la police écarte la piste de la fugue volontaire. L'adolescente pourrait être la victime d'un tueur en série qui sévit dans la région depuis des années. Le père et la mère sombrent dans le désespoir le plus total. Seul le fils maintient à flot le navire familial, en aidant ses parents et en continuant à vivre comme il le peut. Quand survient à la toute dernière phrase de cette première partie un rebondissement à faire pâlir les scénaristes du monde entier. Un retournement de situation qui va conditionner le reste du roman. Votre perception de l'histoire va radicalement changer, accrochez-vous!

Deuxième partie, vingt ans plus tard, deux gamins découvrent par hasard un véritable charnier humain, la planque d'un serial  killer. Le lieutenant Adam Gibson, qui vient de perdre sa femme d'un cancer, mène l'enquête. Mais sa vie va prendre un tournant inattendu, et surtout terrifiant. Je ne dévoilerai pas le contenu de la troisième partie. Mais je peux vous dire que l'auteure nous entraîne dans un vortex de terreur, et redonne tout son sens au mot thriller. De nombreux polars sont, de nos jours, estampillés thrillers alors qu'ils ne font pas peur du tout. Serre-moi fort fait peur, c'est un vrai thriller. Au final, Claire Favan signe un thriller psychologique vertigineux, spectaculaire, frontal. C'est classique, c'est efficace, pas de temps mort, pas de gras. Bref, du tout bon!

Dans le même genre sur ce blog:
La compassion du diable, Fabio M. Mitchelli
Jeu d'ombres, Iavn Zinberg

lundi 17 avril 2017

TOUT N'EST PAS PERDU

WENDY WALKER

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Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau
Editions Sonatine
Grand format
320 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
2016 (Etats-Unis et France)
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Plus qu'un livre: une expérience !


La mémoire est un thème récurrent dans le polar. De nombreux auteurs ont échafaudé de redoutables intrigues autour de ce sujet qui offre, il faut bien le reconnaître, de formidables perspectives romanesques. Avant d'aller dormir, La fille du train, L'oubli, Absences, La mémoire fantôme, Mémoire trouble, et donc Tout n'est pas perdu, une plongée fascinante, troublante dans les mécanismes de la perte, de la recouvrance et de la reconsolidation de la mémoire. Wendy Walker nous offre un thriller surprenant et intelligent, plus atypique et complexe qu'il n'y paraît. Le thème est certes classique, mais l'histoire racontée par Wendy Walker ne l'est pas du tout, bien au contraire. C'est audacieux, et surtout original. Un sacré tour de force réussi par l'écrivaine américaine.

Fairview, petite ville huppée de l'Etat du Connecticut: Jenny Kramer, une jeune adolescente sans histoire, y vit avec son père, sa mère, et son frère. Un soir, elle se rend à une fête, découvre un petit ami potentiel dans les bras d'une autre, boit plus que de raison, s'éloigne dans un bois, et se fait violer pendant une heure par un inconnu cagoulé. Le choc dans une petite ville où il ne se passe jamais rien. Jenny va recevoir un traitement chimique qui doit normalement effacer le souvenir du viol. Mais la psyché humaine est coriace, Jenny ne se souvient plus du viol, mais sa mémoire émotionnelle est toujours présente. La jeune fille va tenter de mettre fin à ses jours, et sera sauvée in extremis par l'amant de sa mère. Un suivi psychiatrique s'impose, assuré par le mystérieux Alan Forrester, qui combat ce soi-disant traitement miraculeux. Commence alors une thérapie complexe destinée à guérir Jenny Kramer, en lui permettant de recouvrer sa mémoire. Se souvenir du traumatisme pour mieux le combattre, l'affronter, quitte à faire ressortir les secrets sordides d'une petite bourgade américaine en apparence tranquille. 

Je conseille ce thriller psychologique de tout premier ordre aux amateurs de puzzles complexes, machiavéliques. Wendy Walker a imaginé une intrigue pleine de suspense et de rebondissements. On suit avec intérêt l'enquête criminelle, la traque du violeur. L'auteure prend un malin plaisir à brouiller les pistes, distiller les indices au compte-goutte, et multiplier les suspects, jusqu'au dénouement final. Mais il y a aussi de la densité, de la profondeur, et de la crédibilité dans cette histoire. L'auteure s'appuie sur un fonds documentaire solide pour nous décrire les mécanismes complexes de la psyché humaine. Sans pour autant tomber dans l'explication scientifique barbante ou incompréhensible. Le ton est toujours juste, et l'équilibre est parfait entre thriller haletant et roman noir de critique sociale. Et le fait que l'histoire soit entièrement racontée par le psychiatre renforce la pertinence de ce récit passionnant.

Enfin, le style d'écriture de l'auteure contribue au succès de ce thriller à part. Un style atypique, à la fois simple et sophistiqué, élégant et cru. Ce qui donne une atmosphère particulière à ce livre parfois dérangeant, troublant. Certaines scènes sont choquantes, l'auteure n'hésitant pas à mettre en exergue la dureté des rapports humains. Ce thriller sent la poudre et l'atmosphère viciée d'une petite bourgade américaine, au sein de laquelle tout le monde se connaît. Tout finit par se savoir. Et certains secrets peuvent refaire surface au pire des moments. Au final, l'auteure signe un suspense très noir, tendu comme une lame de couteau, et mettant en scène des personnages forts. Tout n'est pas perdu est également un thriller ambitieux qui nous alerte sur les dérives possibles liées à l'utilisation des traitement chimiques qui altèrent la mémoire. Les portes de la manipulation psychique sont ouvertes ! 

Dans le même genre sur ce blog:
Avant d'aller dormir, S.J. Watson
La fille du train, Paula Hawkins

dimanche 16 avril 2017

UN MANIAQUE DANS LA VILLE

JONATHAN KELLERMAN

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Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Frédéric Grellier
Editions Points
Poche 432 pages
Première publication:
2012 (Etats-Unis)
2015 (France)
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Un très bon Kellerman


Un maniaque dans la ville est la vingt-septième enquête du duo de détectives Alex Delaware/Milo Sturgis. Les Sherlock Holmes et docteur Watson des temps modernes: le psy et le flic, qui traquent les meurtriers dans les rues de Los Angeles, depuis maintenant une trentaine d'années. Vingt-sept whodunits qui font la part belle à la psychologie, comme outil pour démasquer les coupables. Normal, l'auteur Jonathan Kellerman a été psychologue avant de se consacrer entièrement à l'écriture. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il en produit des polars. Avec les avantages et les inconvénients que cela comporte. C'est souvent bon, c'est parfois moyen, voire même mauvais. Et c'est parfois aussi très très bon, comme Un maniaque dans la ville. Une formidable enquête pleine de rebondissements.

Nos deux limiers traquent cette fois-ci un redoutable serial killer, qui autopsie lui-même ses victimes. Un tueur sanguinaire qui semble frapper au hasard dans les rues de Los Angeles. Aucune piste, aucun indice. Mais ne vous inquiétez pas, rien ne peut résister longtemps au flair de nos deux détectives en herbe. Jonathan Kellerman tisse encore une fois une toile machiavélique, et signe un whodunit de tout premier ordre. Tout est ici subtilement et efficacement contrôlé. Du grand art, et un régal pour les fans d'Agatha Christie, Arthur Conan Doyle, ou encore Gaston Leroux.

Si vous avez envie de lire un polar sympa, sans prise de tête, bien fichu, bien ficelé, Un maniaque dans la ville est pour vous. C'est du whodunit calibré, à l'américaine, à l'instar des polars de Harlan Coben, ou de John Grisham. La série policière Delaware/Sturgis a encore de beaux jours devant elle. A moins que notre psy préféré commence à se lasser de la cruauté humaine. Plus de trente années passées à affronter le pire de ce que peut produire l'être humain, ça finit par user son homme. Les dernières phrases du roman donnent à penser qu'Alex Delaware est de plus en plus affecté par le mal qui sévit dans les rues de la deuxième plus grande ville des Etats-Unis. Une sorte de lassitude émotionnelle annonciatrice d'une fin de carrière bien méritée ?

Du même auteur sur ce blog:
Les tricheurs ; Billy Straight ; Chair et sangL'inconnue du bar

Dans le même genre sur ce blog:
Tabou, Casey Hill

jeudi 6 avril 2017

CANICULE

JANE HARPER

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Traduit de l'anglais (Australie) par Renaud Bombard
Editions Kero
Grand format 400 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
2016 (Australie)
2017 (France)
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Un premier roman réussi pour Jane Harper !


"Il tourna de nouveau la tête en direction de la rivière, avec le même sentiment de malaise qui l'oppressait. Pourquoi? La réponse parvint lentement jusqu'à son cerveau, pour exploser dans toute son évidence. À l'endroit même où il se trouvait, il aurait dû entendre le flot tumultueux de la Kiewarra. Le bruit caractéristique de la rivière frayant son chemin à travers le pays. Il ferma les yeux et tendit l'oreille, s'efforçant de le capter, souhaitant de tout son être qu'il se matérialise. Mais il n'y eut rien d'autre qu'un silence sinistre."

Et au milieu coule une rivière remplie de poissons... sauf que la sécheresse est passée par là. Le lit de la rivière est totalement asséché, plus rien ne pousse aux alentours. Une vision cauchemardesque! La canicule sévit depuis des mois dans le bush australien. Kiewarra, un bled paumé en plein coeur de ce désert implacable, subit de plein fouet le réchauffement climatique. Toute une économie qui s'effondre, la plupart des exploitations agricoles qui mettent la clé sous la porte. Les autres qui survivent tant bien que mal, attendant désespérément des subventions qui ne viennent pas. Notre diagonale du vide version bush australien. Alors forcément, les esprits s'échauffent, les actes de violence se multiplient. Est-ce l'imminence d'une faillite annoncée qui a poussé le fermier Luke Hadler à massacrer sa femme et son fils, avant de se donner la mort ? Son ami d'enfance Aaron Falk, devenu policier à Melbourne, se pose la question alors qu'il revient au bled pour assister aux funérailles. Le père de Luke Hadler lui demande d'enquêter sur ce masssacre. Et les difficultés vont commencer pour le pauvre Aaron, qui n'est plus du tout le bienvenu dans sa ville natale. Pourquoi ? Car des années auparavant, Aaron a dû quitter précipitamment la ville, suspecté d'avoir tué son amie Ellie Deacon. Et nous voilà embarqués dans une enquête étouffante, pleine de suspense et de rebondissements.

J'ai bien aimé ce polar australien qui entremêle passé et présent, et dont l'intrigue, bien ficelée, ne dévoile ses secrets que dans les toutes dernière pages du roman. La couverture du livre indique que c'est un thriller. Pour moi, c'est plus un whodunit, un roman policier qu'un thriller au sens strict du terme. Canicule est un polar charpenté, un huit-clos tendu qui sent la poudre et l'atmosphère viciée d'une petite bourgade australienne isolée. Julie Harper nous dévoile les coulisses mortifères d'une ville au bord de l'implosion. L'auteure retranscrit demanière saisissante l'impact sur les relations humaines que produit le fait de vivre en vase clos. Difficile de garder un secret quand toute le monde se connaît. Même si des secrets, il y en a, forcément. et certaines personnes ont plutôt intérêt à ce qu'ils ne soient pas dévoilés. Je n'en dis pas plus, je vous laisse le soin de découvrir ce très très bon polar. Sur la forme, le récit criminel est très bien écrit, et remarquablement construit. Jane Harper prend un malin plaisir à brouiller les pistes, à multiplier les suspects potentiels, jusqu'au dénouement final. Gros coup de coeur pour moi, et une auteure qu'il faudra suivre, c'est certain. 

Dans le même genre sur ce blog:
Les lieux sombres, Gillian Flynn
Les Neuf Cercles, R.J. Ellory
Après la nuit, Chevy Stevens
Carmen (Nevada), Alan Watt



vendredi 31 mars 2017

LA VEUVE

FIONA BARTON

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Traduit de l'anglais par Séverine Quelet
Fleuve Editions
Grand format
416 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
2016 (Angleterre)
2017 (France)
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LE polar de ce début d'année 2017 !


2010 en Angleterre: Kate Waters, une journaliste d'investigation qui travaille pour un grand quotidien anglais, frappe à la porte de la maison de Jane Taylor, qui vient de perdre son mari Glen. Kates Waters espère obtenir en exclusivité les confessions de la veuve, qui a partagé la vie de l'homme le plus détesté du pays. En effet, Glen Taylor est soupçonné d'avoir enlevé quatre ans plus tôt une petite fille. Le 2 octobre 2006: Bella Elliott, âgée de deux ans, joue dans le jardin, tandis que sa mère Dawn se trouve dans la cuisine. Quand Dawn sort de la maison, sa fille a disparu. L'inspecteur Bob Sparkes est chargé de l'enquête. Un homme tenace, obstiné, qui va développer une véritable obsession pour cette affaire, son affaire. Ses recherches acharnées pour retrouver Bella vont le conduire à Glen Taylor. Au premier abord, Glen Taylor représente le Monsieur tout-le-monde par excellence. Sauf que cet homme étrange est adepte de pédo-pornographie sur Internet. Et sa jeune épouse Jane semble être totalement sous son emprise. Alors, qui a enlevé Bella? Glen Taylor? Si oui, sa femme Jane est-elle complice ou victime? Et enfin, Bella est-elle toujours en vie?

C'est bien simple, j'ai dévoré ce livre, je l'ai lu d'une traite. Ce whodunit palpitant a pris possession de moi dés les premières pages. Impossible de le lâcher, ce récit m'a tenu en haleine du début à la fin. Pour l'instant, c'est LE polar de cette année 2017. D'une part, La veuve est un page turner palpitant, enlevé, un fast and furious book qui nous captive, et nous procure des émotions fortes. Un récit à plusieurs voix à la construction impeccable, très bien écrit. Un style simple, direct, économe. Fiona Barton excelle à tendre l'atmosphère, à brouiller les pistes, à semer le doute sur la culpabilité de Glen taylor, et sur le rôle de son épouse dans cette histoire bouleversante. Tout est subtilement et efficacement contrôlé. Du grand art!

Mais il y a surtout de la densité, du caractère, de la profondeur dans ce récit poignant. En effet, Fiona Barton ne raconte pas seulement une enquête criminelle pleine de rebondissements, l'auteure aborde également des thèmes d'actualité, de manière très crédible. Le regard que Fiona Barton porte notamment sur les médias anglais est d'une glaçante lucidité. Le but est de faire du chiffre, de vendre du papier, et la fin justifie les moyens, tous les coups sont permis. Quitte à diffuser de fausses informations, ou des informations qui n'auront pas été vérifiées. On fait dans le sensationnel, dans le spectaculaire. L'auteure retranscrit parfaitement toutes ces dérives médiatiques, et leurs conséquences sur l'affaire. Enfin, ce roman est une réflexion très subtile sur la vérité. Chacun a sa propre perception de la vérité. Et certaines vérités ne veulent pas être entendues. Je n'en dis pas plus, je vous laisse le soin de découvrir ce premier roman totalement abouti, qui dévoile une auteure surdouée. Fiona Barton démontre un talent immense pour échafauder une intrigue diablement efficace, et camper des personnages forts. La mère, la journaliste, l'inspecteur, le suspect, la femme du suspect, tous acteurs d'un drame terrible exploité sans vergogne par les tabloïds. 

Dans le même genre sur ce blog:
Qui ? , Jacques Expert
La disparue de Colliton Park, Minette Walters 

vendredi 24 mars 2017

LES FILLES DES AUTRES

AMY GENTRY

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Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Simon Baril
Editions Robert Laffont
Grand format
316 pages
Première publication:
2016 (Etats-Unis)
2017 (France)
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Un thriller psychologique déroutant !

Le blog Les conseils polars de Pietro ne contient que des articles sur des romans que j'ai aimés, et que je vous conseille donc de lire. Les déceptions, les polars que j'arrête de lire au bout d'une dizaine de pages, je n'en parle pas, et je n'en parlerai jamais. Le but de ce blog est de conseiller, pas de déconseiller. Je ne suis pas à l'aise avec le fait de descendre un polar, de le critiquer de manière purement négative. Je pars du principe que, dans tout oeuvre, il y a du positif et du négatif. Lorsque l'impression d'ensemble qui se dégage d'un polar est plus positive que négative, alors je publie un article sur ce blog. Tout ça pour dire que j'ai bien failli ne pas rédiger d'article sur ce thriller américain Les filles des autres, paru en janvier dernier. Ce sont clairement les cent dernières pages qui sauvent ce roman de la médiocrité. Qui donnent du sens à ce thriller, et apportent un éclairage sur les intentions de l'auteure. Mais avant d'arriver aux cent dernières pages de ce livre,  il y a de quoi se poser des questions: on ne sait pas trop si c'est du thriller commercial standard, calibré, vite lu et vite oublié, ou bien si c'est un roman plus complexe, qui porte un message, ou une réflexion sur des thèmes d'actualité.

Je vous résume l'intrigue: Julie Whitaker, une jeune fille de treize ans, est kidnappée en pleine nuit, sous les yeux de sa petite soeur Jane, dans la maison familiale. Huit ans plus tard, une jeune femme frappe à la porte de cette même maison: Julie. Julie est revenue, un vrai miracle. Mais cette jeune femme, qui semble avoir vécu d'atroces sévices, est-elle vraiment la fille de Tom et Anna Whitaker ? Le doute s'installe dans la tête d'Anna, d'autant qu'un ex-inspecteur, en charge de l'affaire à l'époque de la disparition, est certain, preuves à l'appui, que Julie est morte et enterrée depuis bien longtemps. Le roman s'articule autour de deux récits qui se chevauchent: un récit au présent qui raconte la quête de vérité d'une mère déboussolée par le retour de sa soi-disante fille ; Et un récit à rebours, qui nous plonge, de manière effroyable, dans le passé trouble et sulfureux, de cette jeune femme mystérieuse et tourmentée. Un peu gros vous ne trouvez pas ? Une intrigue improbable, tirée par les cheveux. J'ai failli m'arrêter au bout de cent pages. Mais je ne sais pas, ça paraissait tellement gros que, finalement, j'ai eu envie de savoir comment ça allait se terminer. Et aussi parce que ce double récit est plutôt bien mené, et le style d'écriture d'Amy Gentry est globalement agréable, fluide, percutant. Même si parfois, certains passages manquant de limpidité. Mais j'ai persévéré, et bien m'en a pris, car j'ai lu d'une traite les cent dernières pages du livre.

Ce thriller gagne en densité, en profondeur, en clarté. L'auteure s'est donc servi de cette intrigue à rebondissements pour aborder plusieurs thèmes d'actualité: le passage de l'enfance à l'adolescence, les conséquences physiques et psychologiques qui en découlent, le rôle des parents en tant qu'accompagnateurs de ces changements. Et cette question: connaît-on vraiment ses enfants ? Sait-on vraiment ce dont ils ont besoin pour combattre cette crise de l'adolescence ? Ensuite, quel est le rôle de la société en général ? Dans ce thriller glaçant, Amy Gentry imagine le pire scénario possible: la société américaine se décompose totalement, au niveau de ses valeurs et de ses principes. Un manque de repères viables qui pousse certains adolescents à se tourner vers la drogue, l'alcool, la religion, ou les relations virtuelles sur le Net. S'exposant ainsi au risque d'entrer en contact avec des pédophiles, qui exploitent notamment le phénomène de la cristallisation amoureuse pour attirer leurs proies. Phénomène abordé de manière terrifiante dans ce thriller finalement très noir. je n'en dirai pas plus, je vous laisse le soin de découvrir ce roman qui souffle le chaud et le froid. Pas un thriller inoubliable, pas un roman qui restera dans les annales du genre, mais qui mérite d'être lu pour son dénouement poignant.

Dans le même genre sur ce blog:
Fleur de cimetière, David Bell
Les quatre coins de la nuit, Craig Holden
Cours ma jolie, Lisa Unger
Au fil du rasoir, Karin Slaughter



lundi 20 mars 2017

PRIVÉ

JOE GORES

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Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Guy Abadia
Poche 512 pages
Sélection Guide polar de Pietro 
Première publication:
1999 (Etats-Unis)
2005 (France)
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Le chef d'oeuvre de Joe Gores!


Décédé en 2011 à l'âge de 80 ans, l'écrivain américain de polars Joe Gores laisse derrière lui une oeuvre largement reconnue dans son pays, récompensée par de nombreux prix et distinctions littéraires. Joe Gores fait partie du club très fermé des auteurs à avoir reçu trois Edgar différents. L'Edgar étant l'équivalent américain de notre Grand prix de littérature policière. Hammett son polar le plus connu a notamment été adapté au cinéma. Privé, oeuvre partiellement autobiographique, est considéré comme son meilleur polar. Son chef d'oeuvre, un roman noir historique au dénouement inattendu, dramatique, et surtout inoubliable. L'auteur nous offrant un ultime rebondissement dans les toutes dernières pages du roman. Dans cette oeuvre éblouissante de sauvagerie, à la fois comique et dramatique, Joe Gores démontre la possibilité de mêler fresque historique, roman d'apprentissage, et enquêtes de détective privé, nous offrant son roman le plus abouti.

Tout d'abord fresque historique. Avec son style dense, pur, truffé de références culturelles, Joe Gores reconstitue de manière exceptionnelle, toute une époque, celle de l'Amérique des années 50. Une Amérique sociologiquement protéiforme. En effet, les différences de mentalités sont énormes, entre une Géorgie arriérée et raciste, qui pratique encore l'esclavagisme, et une Californie aux mœurs libérées, qui pratique déjà le culte de la beauté, mais qui prône aussi l'individualisme au détriment de la solidarité. C'est donc toute une atmosphère d'époque qui est précisément retranscrite dans ce polar. 

Ensuite, roman d'apprentissage, car Privé, oeuvre forcément très personnelle, car en partie autobiographique, raconte le passage à l'âge adulte de Pierce Duncan, sorte de double littéraire de Joe Gores. Pierce Duncan est un jeune homme curieux, vif d'esprit, et surtout généreux et dénué de toute méchanceté à l'égard de ses semblables. Pierce quitte son Minnesota natal pour faire son expérience de la vie. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que son expérience va débuter dans la douleur, puisque Pierce devient complice d'un meurtre dans un camp de travailleurs forcés en Géorgie. Un acte tristement fondateur qui va conditionner le reste de son existence. Le pauvre Pierce a le don de s'attirer les pires ennuis, et de se retrouver dans des situations dangereuses et improbables. Le jeune homme croisera sur sa route des personnages ambigus à souhait, et deviendra le témoin de ce que les hommes sont capables de s'infliger entre eux. Un apprentissage impitoyable qui ne sera pas sans conséquence sur son destin, comme si Pierce était le jouet de démons facétieux, et surtout cruels. Pauvre Pierce, qui finit par s'installer à San Francisco, pour occuper le métier de Détective privé.

J'en profite pour rectifier une erreur dans le résumé au dos du livre. Pierce ne devient pas détective dans la cité des anges (Los Angeles), mais bien à San Francisco. Le jeune homme est engagé par un individu sans foi ni loi, surnommé Buveur. Celui-ci aura au moins le mérite de lui enseigner les ficelles du métier. Des ficelles que Joe Gores connaît bien, puisque l'auteur a mené une carrière de détective privé. Ce qui lui permet d'avoir de la matière pour ses histoires. Pierce résoudra un certain nombre d'enquêtes, pour notre plus grand bonheur de lecteurs, jusqu'au final époustouflant. Privé: un chef d'oeuvre méconnu à découvrir d'urgence!

Dans le même genre sur ce blog:



vendredi 10 mars 2017

LE BÛCHER DES VANITÉS

TOM WOLFE

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Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Benjamin Legrand
Le Livre de Poche
918 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
1987 (Etats-Unis)
1988 (France)
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Un classique du roman noir américain !


Dans la catégorie des incontournables du roman noir américain, je demande Le bûcher des vanités. Un roman puissant, complexe, touffu, monumental (presque mille pages dans la version poche!), le chef d'oeuvre de cet auteur controversé qu'est Tom Wolfe. Lire ce livre vous procurera un certain nombre d'émotions contradictoires: amusement, colère, stupeur, embarras, tristesse et empathie. Oui, curieusement, une certaine empathie pour Sherman McCoy, le personnage principal. Je dis curieusement, car Sherman n'entre pas vraiment dans la catégorie des hommes qu'on admire, bien au contraire. Même à son pire ennemi, on ne souhaiterait pas ce qui arrive à Sherman McCoy dans ce livre. Car Sherman n'est pas un monstre, il n'est même pas coupable du crime pour lequel il est accusé. Sherman est coupable de sa propre bêtise, de ses préjugés, de son arrogance mal placée. Il est le produit d'un système impitoyable qui l'a mené à la fois vers les sommets et vers l'abîme. Un système extrémiste qui ne peut mener qu'à des excès en tout genre.

Le bûcher des vanités est donc un roman très noir, à la fois dramatique et satirique. Dramatique parce que l'histoire que raconte Tom Wolfe est franchement effroyable. Plus dure sera la chute pour Sherman McCoy! New York dans les années 80, Sherman représente l'idéal reaganien de la réussite: un riche golden boy de Wall Street, marié, bon père de famille, et qui vit dans un luxueux appartement de Park Avenue, le quartier le plus huppé de la ville. Une sorte de maître du monde, qui ne commet jamais d'erreurs, et à qui il ne peut rien arriver de mal. Bon, bien sûr, Sherman a aussi une maîtresse, qu'il va chercher à l'aéroport. Et là c'est le drame, Sherman va commettre une petite erreur qui aura par contre des conséquences fatales sur sa vie sociale parfaite: il se trompe de sortie d'autoroute, et se retrouve dans le Bronx, un quartier pauvre et dangereux de New York. Un malheur n'arrivant jamais seul, Sherman heurte un pneu gisant au milieu de la route, ce qui l'oblige à sortir de la voiture. Deux jeunes noirs viennent lui proposer leur aide. Sherman panique, pensant qu'il s'agit d'une tentative d'agression. Mais c'est bien le parvenu qui va agresser les deux jeunes, et remonter dans la voiture. La maîtresse qui se retrouve au volant va renverser l'un des deux jeunes. Celui-ci, avant de tomber dans le coma, va fournir la marque et une partie de la plaque d'immatriculation de la voiture qui l'a renversé. Signant ainsi l'arrêt de mort de Sherman, qui va subir un acharnement judiciaire et médiatique sans précédent. Faisant ressortir tous les dysfonctionnements de New York.

Satirique, parce que ce roman est avant tout un portrait au vitriol de l'Amérique des années Reagan. Un libéralisme total qui a créé beaucoup de richesses mais qui a aussi accentué les inégalités sociales, et accru la précarité. Et New York en est un triste échantillon représentatif, avec ses conflits raciaux, ses inégalités sociales, sa corruption, sa violence, son injustice, et ses dérives médiatiques. Au final, Le bûcher des vanités est une mécanique implacable, un sommet du roman noir, au dénouement inoubliable. Adapté au cinéma par Brian De Palma, avec notamment Bruce Willis, Tom Hanks, et Melanie Griffith dans les rôles principaux.

Dans le même genre sur ce blog:
Ville noire ville blanche, Richard Price
Captain Butterfly, Bob Leuci

dimanche 5 mars 2017

CONCERTO POUR QUATRE MAINS

PAUL COLIZE

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Auteur belge francophone
Editions Fleuve
Grand format
480 pages
Première publication France:
2015
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Une histoire de braqueurs, d'avocats et de pianistes!

"Les zones d'ombre s'éclaircissent, les liens se tissent, les pièces du puzzle s'emboîtent." Il faudra que vous lisiez 364 pages du livre avant d'arriver à cette phrase. Et il vous restera un peu plus de 100 pages pour découvrir la vérité, terminer le puzzle. Car Concerto pour 4 mains c'est ça: un puzzle subtil, élégant, raffiné. Paul Colize entremêle les genres pour composer ce très bon roman noir: une histoire de braqueurs, d'avocats et de pianistes. Une oeuvre frémissante de beauté où les destins s'enchevêtrent. Où les univers se mélangent, avec notamment une comparaison osée entre un concerto de piano et la préparation minutieuse d'un casse!

Deux hommes, deux femmes, des diamants, de l'amour, de la haine, du mensonge, de la trahison, et pour finir quelques notes de musique. Beau programme, qu'en pensez-vous? Mais avec Paul Colize, comme chef d'orchestre, on peut s'attendre à tout sauf à être déçu. Concerto pour 4 mains contient tous les ingrédients du très bon roman noir: une intrigue complexe, crédible, et qui ne dévoile ses secrets que dans les toutes dernières pages du livre ; Des personnages fouillés, et intéressants ; De l'action, du suspense ; Une écriture limpide, un style fluide, percutant. 

Difficile pour moi d'être objectif quand je critique un polar de Paul Colize, tant je suis fan de cet auteur. Un conteur hors pair, qui sait captiver son lecteur, et qui s'appuie toujours sur un fonds documentaire solide. Concerto pour 4 mains est une plongée saisissante dans plusieurs univers: le fonctionnement (et les dysfonctionnements) de la justice belge, l'univers effroyable des prisons surpeuplées, les techniques ultra-perfectionnées utilisées par les braqueurs de fourgons, l'alpinisme, et enfin le piano. Bref, il y a de la densité, du caractère dans cette histoire stupéfiante, qui met en scène des personnages hors normes. 

Du même auteur sur ce blog:
Back up ; Un long moment de silence

mardi 28 février 2017

GUERRE SALE

DOMINIQUE SYLVAIN

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Auteure française
Editions Viviane Hamy
Grand format
350 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication France:
2011
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Un palpitant polar politique!


Guerre sale marque le retour du duo de choc Lola Jost, ex-commissaire de police et Ingrid Diesel, une expatriée américaine, masseuse le jour et streap-teaseuse la nuit. La pétillante et irrévérencieuse Lola va enfin pouvoir résoudre une affaire qui la hante jour et nuit depuis plusieurs années. Florian Vidal, avocat spécialisé dans les contrats d'armement et les relations franco-africaines, est sauvagement assassiné: brûlé vif aux abords d'une piscine, et surtout un pneu enflammé autour du coup. Or, cinq ans plus tôt, Toussaint Kidjo, de père français et de mère congolaise, a été assassiné de la même manière. Un crime jamais élucidé, qui a poussé Lola Jost vers la retraite anticipée. Car Toussaint Kidjo était l'assistant de Lola. Plus qu'un assistant: un fils de substitution. Entre en scène également Sacha Duguin, le ténébreux commandant de police, et ancien amant d'Ingrid Diesel. Lola, Ingrid, Sacha: de véritables bombes humaines au service de la vérité. Une vérité sordide, une véritable boule puante politique! 

Sur le fond, Dominique Sylvain signe un whodunit politique de tout premier ordre, une toile machiavélique qui s'étend de Paris jusqu'en Afrique. Guerre sale repose sur une intrigue complexe, qui ne dévoile ses secrets que dans les toutes dernières pages du livre. En effet, l'auteure ne lésine ni sur le romanesque, ni sur le suspense, ni sur les rebondissements, on en pour son argent. Avec en filigrane une réflexion crédible sur plusieurs sujets d'actualité: la complexité des relations franco-africaines, le financement douteux des campagnes présidentielles, l'opacité des arcanes du pouvoir politique.

Sur la forme, Dominique Sylvain confirme un talent immense pour échafauder des scénarios diablement efficaces, et camper des personnages forts et attachants. Des personnages tellement vrais qu'on a l'impression qu'ils vont sortir du livre à tout moment. J'adore également le style de l'auteure: une écriture pleine de vitalité, des dialogues savoureux, des citations truculentes, et de l'humour, beaucoup d'humour, à la bonne franquette quoi! Un métissage parfait entre comédie et polar qui traite de sujets graves. Enfin, l'auteure montre une maîtrise impressionnante dans la conduite et dans la construction de son récit. Guerre sale est une mécanique de précision parfaitement huilée, tout y est subtilement et efficacement contrôlé. Dominique Sylvain nous tient en haleine du début à la fin, brouillant les pistes, jusqu'à l'ultime rebondissement. Du grand art!

Dans le même genre sur ce blog:
L'honorable société, Manotti - Doa

mercredi 22 février 2017

LE SANG DES PIERRES

JOHAN THEORIN

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Traduit du suédois par Rémi Cassaigne
Le Livre de Poche
528 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
2010 (Suède)
2011 (France)
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Un suspense psychologique de tout premier ordre!


Aux jungles des grandes villes, le suédois Johan Theorin préfère l'île baltique d'Öland, et la beauté sauvage de sa nature, magnifiquement restituée par une écriture lumineuse. Autres marques de fabrique de cet auteur surdoué: une intrigue qui entrecroise habilement le passé et le présent, qui ne dévoile ses secrets que dans les toutes dernières pages du livre, et qui met en scène des personnages meurtris par la vie. En effet, il ne m'a pas fallu lire beaucoup de pages pour vite me rendre compte que je tenais entre mes mains un thriller pas comme les autres. Un thriller hors norme, fascinant, envoûtant, ce type de polar qui me rassure sur le fait que je ne pourrai jamais me lasser du roman policier. En effet, même le plus blasé des lecteurs de polars sera littéralement happé par ce huit-clos d'atmosphère, très bien écrit.

Peter Mörner et Vendela Larrson sont voisins, habitants d'un petit village niché au bord d'une ancienne carrière de pierres, sur l'île d'Öland. Peter est divorcé, et père de deux enfants, dont une fille qui est atteinte d'une grave maladie. Le pauvre Peter va se retrouver embarqué dans une sombre histoire de meurtres, rattrapé par le passé sulfureux de son père Jerry, ancien roi du porno suédois. Vendela, native de l'île d'Öland, est une femme fragile, mariée à un pervers narcissique de la pire espèce. Afin d'oublier un mariage désastreux, Vendela s'invente un monde imaginaire peuplé d'elfes, de trolls et de princesses. Mais elle aussi va être rattrapée par son passé familial chargé. Deux écorchés vifs qui vont s'unir sur une île magique.

Le sang des pierres est un suspense puissant qui se distingue clairement de la production standard. En effet, Le sang des pierres a tous les avantages du fast and furious book sans les inconvénients. Johan Theorin ne lésine ni sur le suspense, ni sur la tension qui grimpe inexorablement  jusqu'au final haletant. Mais l'auteur ne tombe jamais dans la facilité. On n'est pas du tout dans le thriller commercial, superficiel. Les personnages sont fouillés, et l'intrigue très subtile. Il y a de la profondeur, de la substance dans ce polar. Dans une oeuvre frémissante de beauté où les destins s'eenchevêtrent, l'auteur démontre la possibilité de mêler le magique, le sordide, et le psychologique. Car vous ne trouverez pas beaucoup de romans qui mélangent légendes des elfes, univers trouble de la pornographie, et relations humaines, notamment familiales.  Au final, un thriller riche et totalement abouti! 

Dans le même genre sur ce blog:
Casco Bay, William G. Tapply
Chair et sang, Jonathan Kellerman
Le prédicateur, Camilla Läckberg

mardi 21 février 2017

ROBERTO ZUCCO

BERNARD-MARIE KOLTÈS

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Auteur français
Les Editions de Minuit
Poche 140 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication France:
1988/2001
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Quand le polar s'invite au théâtre !


Le polar est décidément un genre protéiforme, présent dans toute forme de littérature: roman, nouvelle, et pièce de théâtre. Certains auteurs de romans noirs ont également écrit des pièces de théâtre, comme par exemple Dennis Lehane et sa pièce Coronado. Bernard-Marie Koltès n'est pas un écrivain de polars, mais il a écrit en 1988 Roberto Zucco. Et pour la noirceur on est servis, croyez-moi! Inspirée de l'histoire du tueur en série italien Roberto Zucco, l'oeuvre provoqua un énorme scandale à sa sortie. Il se dégage de cette pièce une épouvantable noirceur que ne vient éclairer aucune lueur d'espoir. Une dimension tragique exacerbée par la violence de certaines scènes. Et une atmosphère digne des romans les plus noirs de David Goodis, Jim Thompson, ou plus récemment Jon Bassoff. Cette pièce est structurée comme une boucle: Roberto Zucco s'évade de prison puis sème la mort et la désolation partout où il passe, et enfin retourne en prison pour achever une vie tragique. Comme si tout était écrit à l'avance. Certaines scènes atteignent des sommets d'intensité dramatique. En outre, cette pièce est une réflexion très subtile sur le crime, la folie, et la misère. Et le personnage de Roberto Zucco est beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît.

Si vous êtes uniquement amateur de lecture noire, votre intérêt pour ce livre s'arrêtera là, car les deux "morceaux de pièces" qui suivent, ainsi que l'interview de Bernard-Marie Koltès n'ont rien à voir avec l'atmosphère qui se dégage de Roberto Zucco. La deuxième pièce Tabataba, très courte, est beaucoup plus légère. Il s'agit d'un dialogue truculent entre un frère et une soeur, qui se disputent, puis finissent par se réconcilier. Ensuite, Coco est une ébauche de pièce encore plus courte, qui raconte, de manière tragicomique et purement imaginaire, la fin de vie de Coco Chanel. Comme une dédicace inachevée à la grande créatrice de mode. 

Enfin, le roman s'achève par une interview de l'auteur, qui raconte la genèse et la mise en place d'une de ses pièces de théâtre, qui n'est ni Roberto Zucco, ni Tabataba, ni Coco. Ce que je trouve dommage. Il aurait été intéressant d'avoir le regard de l'auteur sur ses trois pièces, ou au moins sur Roberto Zucco, cette pièce si singulière, à la limite du mystique. Au final, je vous recommande de lire la première pièce Roberto Zucco, qui vaut vraiment le détour. Le reste peut être ignoré. Sauf, bien sûr, si vous êtes un fan inconsidéré de cet auteur atypique qu'était Bernard-Marie Koltès, mort du SIDA en 1989 à l'âge de 41 ans!

Dans le même genre sur ce blog:
Coronado, Dennis Lehane