lundi 6 avril 2020

L'OPOSSUM ROSE

FEDERICO AXAT

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Traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon
Le Livre de Poche
512 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
2016 (Argentine et France)
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Une histoire de fous... ou pas ! 


"Ted McKay allait se tirer une balle dans le crâne lorsque la sonnette retentit. Avec insistance." Il s'agit de la première phrase du premier chapitre de la première partie de ce livre. Une entrée en matière fracassante vous ne trouvez pas ? Effectivement Ted McKay ne va pas se suicider, mais plutôt ouvrir la porte de son bureau et y laisser entrer un certain Justin Lynch, tiens, Lynch comme un certain David Lynch, le célèbre réalisateur américain de films surréalistes. Celui-ci va proposer à Ted d'intégrer une société secrète qui aide les gens à mourir. Comment ? Ted doit tuer un homme qui mérite la mort. En contrepartie, Ted sera à son tour tué par un membre de la société. Le meurtre plutôt que le suicide. La pilule sera un peu moins difficile à avaler pour la femme et les filles de Ted. Alors celui-ci accepte le deal.

"Ted McKay allait se tirer une balle dans le crâne lorsque la sonnette retentit. Avec insistance." Il s'agit de la première phrase du premier chapitre de la ... deuxième partie de ce livre. Non, non, je ne me trompe pas, c'est bien ça. Et là vous vous dites ? Ce roman est-il l'équivalent littéraire du film culte Un jour sans fin, avec l'énorme Bill Murray ? Alias Phil Connors, ce présentateur météo qui revit toujours la même journée, qui se retrouve coincé dans une sorte de boucle temporelle infernale.

Non, il n'est pas question de ça dans L'opossum rose. Mais croyez-moi, il ne vaut mieux pas se retrouver coincé dans le cerveau tourmenté de Ted McKay. Préparez-vous à plonger dans les méandres tortueux de la psyché humaine. Une plongée abyssale, déroutante, terrifiante. Sans parler des rêves que fait notre ami Ted, dans lesquels apparaît souvent cet animal étrange, singulier qu'est l'opossum. Alors prêts pour ce voyage, cette expérience ? Cette histoire de fous... ou pas.

Tant qu'il y aura des écrivains comme Federico Axat, le roman policier argentin aura un remarquable avenir devant lui. Assurément, le géant sud-américian regorge d'auteurs talentueux: Gustavo Malajovich, German Maggiori, Kike Ferrari, Carlos Salem, et Federico Axat. Qui signe, avec L'opossum rose, un roman labyrinthique absolument fascinant, captivant du début à la fin, riche en suspense et en rebondissements. Un thriller psychologique paranoïaque en forme de puzzle complexe et diabolique. Un escape game tordu, halluciné et hallucinant. Une histoire stupéfiante d'une noirceur absolue.

J'ai vraiment pris beaucoup de plaisir à lire ce polar bien construit, peuplé de personnages ambigus. L'auteur nous embarque avec son style limpide et envoûtant. Au final, un très bon thriller psychologique, que je vous recommande les yeux fermés, pour son intrigue, son atmosphère, et ses personnages. Une réussite !

Dans le même genre sur ce blog:
Shutter island, Dennis Lehane
Puzzle, Franck Thilliez 
Thérapie, Sebastian Fitzek 
La nuit n'est jamais complète, Niko Tackian 
Le manuel du serial killer, Frédéric Mars


mardi 31 mars 2020

CORRUPTION

DON WINSLOW

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Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Esch
Editions Harper Collins
Poche 560 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
2017 (Etats-Unis)
2018 (France)
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New York Confidential. 


"Tu respires le parfum de la corruption depuis que tu as épinglé ton insigne sur ta poitrine. Comme tu as inhalé la mort en ce jour de septembre. La corruption ne flotte pas seulement dans l'air de cette ville, elle est dans son ADN. Et dans le tien.
Oui c'est ça rejette la faute sur la ville, rejette la faute sur New York.
Rejette la faute sur la police.
C'est trop facile, ça t'évite de poser la question qui tue.
Comment en es-tu arrivé là ? 
Comme on arrive n'importe où.
Un pas après l'autre."

"Là où tout a vraiment commencé, c'est chez les flics en civil.
Russo et toi, vous êtes entrés dans une planque, les types ont foutu le camp, et il y avait ce fric, là, par terre. Pas grand-chose, deux mille dollars environ, mais n'empêche, il fallait acheter les couches, rembourser le crédit, et peut-être que tu avais envie d'inviter ta femme dans un endroit où on mangeait sur des nappes. Russo et toi, vous vous êtes regardés, et vous avez raflé les billets. Vous n'en avez jamais parlé. 
Mais une ligne venait d'être franchie.
Tu ignorais qu'il y avait d'autres lignes."

Comment devient-on un flic ripou dans la plus grande ville américaine ? Vous le saurez en lisant Corruption, le nouveau chef d'oeuvre de Don Winslow, qui est actuellement le plus grand auteur américain de polars. C'est une peinture sidérante de tout un système pourri jusqu'à la moelle, celui de la loi et de l'ordre. C'est une analyse terrifiante, de l'intérieur, de la corruption policière qui règne dans la mégapole américaine. C'est un roman coup de poing qui raconte la descente aux enfers du flic le plus respecté et le plus craint de tout Manhattan North, l'inspecteur-chef Dennis John Malone.

"Malone, Russo, Billy O, Big Monty et les autres s'étaient approprié les rues, et ils y régnaient comme des rois. Ils les avaient rendues sûres et veillaient à ce qu'elles le restent, pour les honnêtes gens qui tentaient d'y vivre; C'était leur métier, leur passion et leur premier amour, et si pour cela ils devaient de temps en temps s'arranger avec les règles et truquer la partie, ils n'hésitaient pas." Mais au fur et à mesure qu'on avance dans l'histoire, on s'aperçoit que Malone et ses "frères" forment une organisation criminelle à part entière. Et il n'y a pas que les flics qui croquent dans le fruit pourri. Il y a aussi les avocats, les procureurs, les juges, la mairie, les promoteurs immobiliers, bref le système tout entier, de sa base jusqu'à son sommet.

Vous l'aurez compris, le bien d'un côté et le mal de l'autre n'existent pas ici, nous ne sommes pas dans un monde manichéen. La réalité du terrain est plus complexe, plus nuancée. Plus noire aussi.

Mélange explosif de thriller sociopolitique et de roman noir urbain, Corruption est une mécanique de précision qui emporte tout sur son passage. C'est aussi un vibrant hommage au regretté Bob Leuci, Le Prince de New York. Un inspecteur du New York Police Department qui a plongé dans la spirale de la corruption, à l'instar du personnage central de ce livre, Denny Malone. Bob Leuci, un flic ripou, qui finira pas dénoncer et combattre la corruption qui règne dans son service. Tout comme Denny Malone ? Je ne vous en dis pas plus, et vous laisse le soin de dévorer ce nouveau chef d'oeuvre de cet auteur culte qu'est Don Winslow.

Don Winslow s'inscrit dans le souci d'une narration réaliste et abrupte et dévoile les coulisses peu reluisantes de cette ville-monde qu'est New York. On retrouve dans cette histoire tout ce qui fait la force de cet auteur: une écriture incisive et musclée, au service d'une intrigue pure et dure, complexe, taillée au couteau, et tendue à l'extrême. Au final, Corruption est une histoire puissante, au rythme échevelé, mettant en scène des personnages hors normes. Un roman effrayant et triste, une vision grandiose de l'Enfer et de toutes les folies qui le bordent. Assurément, l'un des meilleurs polars américains de ces dernières années, à ne manquer sous aucun prétexte. 

Du même auteur sur ce blog:
La griffe du chien ; Savages

Dans le même genre sur ce blog:

Captain Butterfly, Bob Leuci 
Le Club des Macaronis, Steve Lopez 
Pyromanie, Bruce DeSilva 
Ville noire ville blanche, Richard Price
Chicago en flammes, Eugene Izzi
Le ventre de New York, Thomas Kelly

mercredi 25 mars 2020

TOXIQUE

NIKO TACKIAN

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Auteur français
Le Livre de Poche
320 pages
Première publication:
2017
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Une nouvelle série policière prometteuse.


Bon je vais vraiment essayer d'être le plus objectif possible dans ma critique de ce polar, car avec moi, Niko Tackian est clairement en terrain conquis. Je suis vraiment fan de cet auteur. Avec ses deux premiers romans Quelque part avant l'enfer et La Nuit n'est jamais complète (mon préféré), Niko Tackian a démontré un talent certain pour échafauder des scénarios diablement efficaces et camper des personnages forts. J'adore son style d'écriture simple, direct, percutant, musclé et sa façon de raconter une histoire.

Avec Toxique, Niko Tackian inaugure une série policière mettant en scène la section 3 de droit commun de la Crim parisienne. Une équipe de choc dirigée par le ténébreux commandant Tomar Khan, personnage central de ce polar décapant. Nous sommes en 2016, Paris et la France entière vivent sous la menace permanente de nouvelles attaques terroristes. La section 3 est en charge du meurtre d'une directrice d'école maternelle que tout le monde semblait apprécier. En parallèle, l'ambivalent commandant doit faire face à de gros problèmes familiaux. Et le moins que l'on puisse dire c'est que Tomar a des méthodes très particulières pour venir à bout des problèmes !

Toxique repose sur une intrigue efficace menée tambour battant, et sur son personnage principal Tomar Khan. Une partie de l'intrigue est d'ailleurs fortement liée au passé familial du commandant. Niko Tackian a construit autour de son personnage tout un univers fait de secrets et de violence.

Toxique pose donc les bases d'une série policière prometteuse mais classique. L'intrigue est bien ficelée, c'est bien écrit, dans un style incisif, au service d'un récit fluide, sans gras, sans fioritures. Mais c'est du pur classique, c'est du déjà-vu, il n'y a rien de nouveau sous le soleil, ou plutôt sous la grisaille parisienne. Au final, un bon polar bien saignant qui se lit facilement, d'une traite, mais sans véritable originalité au niveau de son intrigue et de son atmosphère. J'attends de voir comment l'auteur va faire évoluer son personnage pour définitivement me prononcer. Niko Tackian est talentueux, et peut donc toujours faire mieux. Affaire à suivre, donc.

Du même auteur sur ce blog:
Quelque part avant l'enfer ; La Nuit n'est jamais complète

Dans le même genre sur ce blog:
Zack, Mons Kallentoft et Markus Lutteman
Matière noire, Ivan Zinberg
Code 93, Olivier Norek



mercredi 18 mars 2020

LES CHEMINS DE LA HAINE

EVA DOLAN

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Traduit de l'anglais par Lise Garond
Editions Points
Poche 525 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
2014 (Angleterre)
2018 (France)
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Un premier roman totalement maîtrisé.


"Les restes de Xin Gao iraient sous terre, dans les jardins du crématorium, tandis que chez lui, sa famille poursuivrait le cours de son existence en pensant qu'il avait dû trouver là-bas quelque chose de mieux, quelque chose qui faisait qu'il les avait oubliés. Une autre femme, peut-être. Une meilleure vie. C'était pour ça qu'on allait en Angleterre, après tout."

Oui, sauf que Xin Gao a bien trouvé la mort, dans des circonstances horribles. Et Jaan Stepulov, un immigré d'origine estonienne, a également été assassiné. Brûlé vivant à l'intérieur d'un abri de jardin. En ce moment, il ne fait pas bon être un immigré dans une petite ville anglaise. Peterborough est un concentré de toutes les tensions communautaires et sociales qui agitent actuellement le pays. L'inspecteur Zigic, qui dirige la section des crimes de haine, et le sergent Ferreira, s'attendent à devoir mener une enquête périlleuse. Une équipe de choc qui va plonger dans les bas-fonds d'une société en totale décomposition.

Les chemins de la haine est le premier roman prometteur d'Eva Dolan. Un mélange réussi de polar d'enquête et de roman noir social. Un polar engagé, aussi passionnant dans sa mécanique purement policière que dans son arrière-fond sociétal. Les multiples rebondissements de l'enquête se doublent d'un portrait au vitriol de l'Angleterre d'aujourd'hui: exploitation d'immigrés souvent clandestins, travail au noir, prostitution, criminalité généralisée, tensions communautaires, accroissement des inégalités sociales.

Au final, plus qu'un roman policier, Les chemins de la haine raconte de l'intérieur à quoi ressemble l'Angleterre d'aujourd'hui. Avec ce roman, Eva Dolan inaugure un cycle de polars coups de poing. Sur la forme, l'auteur fait preuve d'une rare maîtrise pour un premier roman, c'est bien écrit, dans un style musclé, au service d'un récit bien ficelé. 

Dans le même genre sur ce blog:
Zack, Mons Kallentoft et Markus Lutteman 
L'été des meurtriers, Oliver Bottini
Les milices du Kalahari, Karin Brynard

mercredi 11 mars 2020

ZACK

MONS KALLENTOFT ET MARKUS LUTTEMAN

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Traduit du suédois par Frédéric Fourreau
Editions Folio
Poche 517 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
2014 (Suède)
2016 (France)
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Un polar saignant d'une redoutable efficacité.


Que voilà un excellent polar suédois, classique mais efficace. Intrigue criminelle très bien ficelée, rondement menée, maîtrise impressionnante dans la conduite du récit, écriture limpide et musclée, de l'action, des scènes chocs, du suspense, des rebondissements, des personnages forts et bien campés, tous les ingrédients du très bon polar sont réunis. On sent qu'il y a du métier derrière, Zack est l'oeuvre de deux grands auteurs confirmés, c'est une mécanique de précision parfaitement huilée, bref c'est un polar solide, charpenté, qui tient toutes ses promesses.

Zack est donc le premier volet d'une série policière suédoise qui fera certainement date dans l'histoire du genre. Il s'agit d'une libre transposition du mythe grec d'Hercule dans la Stockolm d'aujourd'hui. Zack Herry, le héros de Kallentoft et Lutteman, est inspecteur de police. Son enfance fut très douloureuse: ayant perdu sa mère très tôt, Zack a dû s'occuper tout seul d'un père malade qui finira également par mourir. Le jeune garçon grandit dans une cité sensible de la capitale suédoise. Bref, un mal parti qui deviendra finalement inspecteur de police avec sa part d'ombre. Car Zack consomme régulièrement de la drogue et fréquente des gens peu recommandables.

Mais Zack est également une sorte d'inspecteur d'Harry teigneux, tenace, obstiné, un pitbull qui ne lâche rien et qui va tout faire pour résoudre l'enquête la plus périlleuse de sa carrière. Une plongée sans filet de sécurité dans les bas-fonds d'une capitale suédoise gangrénée par l'insécurité et les inégalités sociales. Au menu, des masseuses asiatiques brutalement exécutées, le corps d'une autre retrouvé mutilé, ajoutez-y l'extrême droite suédoise et la mafia turque, et vous obtenez un cocktail explosif pour un premier roman épicé. Une véritable poudrière criminelle et sociale. Et des morts, beaucoup de morts, trop de morts.

Au final, un polar coup de poing mené avec une dextérité hors du commun. Les deux auteurs s'inscrivent dans le souci d'une narration très réaliste et dévoilent les coulisses peu reluisantes d'une capitale complètement archipellisée. Zack est aussi passionnant dans sa mécanique purement policière que dans son arrière fond social et politique. 

Et on ne peut que s'attacher à cet inspecteur ambivalent et finalement terriblement humain, qui n'a pas encore livré tous ses secrets. Bon, vous l'aurez compris, c'est histoire de nous donner encore plus envie de lire les prochains opus, et ça marche. Certaines questions demeurent sans réponses. Par exemple, qui a assassiné la mère de Zack ? Le coupable du meurtre de cette inspectrice de police n'a jamais été retrouvé. Zack est entré dans la police pour pouvoir un jour résoudre le meurtre de sa mère. Affaire à suivre, avec grand intérêt. Je lirai les deux autres opus qui ont suivi Léon et Bambi.

Dans le même genre sur ce blog:
Hiver, Mons Kallentoft
Les chiens de Détroit, Jérôme Loubry
Matière noire, Ivan Zinberg
L'été des meutriers, Oliver Bottini
Chacun sa vérité, Sara Lövestam
Les chemins de la haine, Eva Dolan
Toxique, Niko Tackian

mercredi 26 février 2020

DE LOIN ON DIRAIT DES MOUCHES

KIKE FERRARI

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Traduit de l'espagnol (Argentine) par Tania Campos
Le Livre de Poche
216 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
2017 (Argentine)
2019 (France)
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Scarface à la sauce Kike Ferrari.


"Il jette le stylo par la fenêtre et observe dans le rétroviseur un camion rouler dessus, le faisant rouler en une myriade d'éclats. Il lui semble surréaliste d'avoir tremblé en le trouvant, quand il le voit maintenant - dans le rétroviseur - réduit en une multitude de débris; de loin on dirait des mouches. Des mouches devenues folles. Un peu gênantes sans doute, mais qui n'effraient personne."

Sauf que ce ne sont pas des mouches, mais bien des débris provenant d'un stylo trouvé sur un cadavre. Cadavre qui se trouvait dans le coffre de la voiture de Machi, le personnage principal de ce fulgurant roman noir argentin. Détail qui a son importance: ce n'est pas Machi qui a mis ce cadavre dans sa propre voiture. Alors est-ce un piège, une machination destinée à faire tomber le caïd argentin ? Oups pardon, excusez-moi, Machi n'est pas un caïd, enfin Machi ne se considère pas comme un truand, mais plutôt comme un self-made-man, un nouveau riche qui fait des affaires, légales un peu, illégales beaucoup. Et Machi est persuadé de ne pas avoir d'ennemis, mais beaucoup d'amis.

Pourtant au fur et à mesure qu'on avance dans ce roman, et qu'on découvre le passé et le présent de Machi, on s'aperçoit très très vite d'une chose: Machi a beaucoup, beaucoup d'ennemis. Parce que Machi est une pourriture de la pire espèce, qui n'hésite jamais à manipuler et à trahir son prochain. Et qui s'est enrichi en collaborant avec la dictature argentine. Alors plus dure sera la chute !

Gros, non plutôt énorme coup de coeur pour ce court roman noir que j'ai dévoré d'une traite. L'argentin Kike Ferrari dresse le portrait réaliste et surtout terrifiant d'un truand sans scrupules qui se prend pour un homme d'affaires méritant. L'auteur dépeint également une société de plus en plus inégalitaire.

De loin on dirait des mouches est une véritable claque, l'auteur mène son récit frontal à un rythme d'enfer, à coups de phrases courtes assénées comme des uppercuts. Un style d'écriture économe, incisif, teigneux, des chapitres courts qui ne laissent aucun répit aux lecteurs. Une intrigue taillée au couteau, et d'une ironie et d'un réalisme à faire froid dans le dos. Au final, un polar décapant et noir comme le cauchemar, de la part d'un auteur qui ne nourrit plus aucune illusion sur son pays.

Dans le même genre sur ce blog:
Sévices, Ted Lewis
Odessa Beach, Bob Leuci
Entre hommes, German Maggiori
Savages, Don Winslow
Sans espoir de retour, David Goodis

lundi 24 février 2020

AVANT LA CHUTE

NOAH HAWLEY

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Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Antoine Chainas
Editions Folio
Poche 528 pages
Première publication:
2016 (Etats-Unis)
2018 (France)
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Un roman intelligent mais qui ne tient pas toutes ses promesses.


"Oui, j'ai bien dit meurtre. Qu'est-ce que ça pourrait être d'autre ? Deux des hommes les plus puissants d'une ville qui ne l'est pas moins périssent à bord d'un avion au-dessus de l'Atlantique. L'appareil a subi une visite de contrôle la veille. les pilotes, triés sur le volet, n'ont signalé aucun problème. Pourtant, l'avion a disparu des radars dix-huit minutes après son décollage. Et maintenant, regardez-moi bien en face: personne ne me fera croire qu'il n'y a pas anguille sous roche. " 

Seules deux personnes survivront au crash en plein océan du jet privé de David Bateman, magnat de la presse à sensation: L'artiste peintre Scott Burroughs et le fils des Bateman, JJ, quatre ans. Scott réussit à nager jusqu'à la côte, le petit sur les épaules. Un exploit, un miracle. Pour l'artiste, pour le petit garçon, et pour bien d'autres personnes, il y aura clairement un avant et un après la chute. Avec cette question lancinante: accident ou meurtre ?

Avant la chute a reçu l'Edgar Award du meilleur roman policier américain de l'année 2017. L'équivalent de notre grand prix de littérature policière. Ce n'est pas rien. Alors est-ce mérité pour moi ? La réponse a été oui durant 300 pages. J'ai été captivé par l'histoire dès les premières pages, le scénario mis en place, les personnages, la construction du récit qui entremêle habilement le passé et le présent. Avant la chute et après la chute. Un mélange surprenant et intelligent de polar d'enquête et de roman existentialiste.

En effet, l'auteur parvient avec talent à brouiller les pistes sur l'origine exacte du crash. On a vraiment envie de savoir si c'est un accident ou un meurtre. Et plus on découvre le passé des passagers, et plus on se dit que tout est possible, il y a un fort potentiel romanesque. Sauf que pour moi, ce fort potentiel ne s'exprimera pas vraiment, je reste un peu sur ma faim. Je vous rassure vous saurez exactement le fin mot de l'histoire, mais personnellement je m'attendais à mieux.

Après, écrire un livre signifie aussi faire des choix pour l'auteur. Noah Hawley a privilégié le pur réalisme de sa narration au détriment du romanesque. Pour moi, l'intrigue offrait de formidables possibilités romanesques, mais au final la vérité est d'une bien triste réalité. Je suis donc un peu déçu de la direction prise par ce roman. Mais L'auteur s'est inscrit dans le souci d'une narration très réaliste, c'est comme ça, c'est son choix. Son récit très crédible, il faut le reconnaître, se double d'un portrait au vitriol de nos sociétés modernes, en général, et de la presse à sensation, en particulier. La deuxième partie du roman est donc plus cérébrale, et je trouve que cela nuit au rythme du récit. J'aurais préféré que l'auteur se concentre sur l'intrigue criminelle. Je n'espérais pas non plus une intrigue totalement rocambolesque, j'aime quand l'histoire tient la route, mais là je trouve que ça tient trop la route. 

Certes, les réactions psychologiques, comportementales des deux survivants au crash sont intéressantes, et l'observation de la société américaine donne à réfléchir. Le style d'écriture est limpide, précis, parfois un peu trop. Au final, Avant la chute est plus un roman existentialiste qu'un thriller psychologique au sens strict du terme. Un roman assez riche et complexe, donc plutôt réussi. Mais je m'attendais à mieux côté intrigue, je m'attendais à plus de suspense, et de rebondissements. On a donc une première partie à la fois intelligente et surprenante. Et une deuxième partie encore plus intelligente mais beaucoup moins surprenante, c'est un peu dommage !

Dans le même genre sur ce blog:
Le bûcher des vanités, Tom Wolfe 
Tant pis pour le Sud, Philippe Rouquier