lundi 5 décembre 2016

UN STAGIAIRE PRESQUE PARFAIT

SHANE KUHN

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Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Karine Lalechère
Editions 10/18
Poche 432 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
2014 (Etats-Unis et France)
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Un polar tarantinesque ! 



"Règle n° 14 : "Etudie l'art subtil de la stratégie de sortie." 
Mon dixième contrat consistait à éliminer le directeur général d'une compagnie de navigation internationale qui tirait un appoint non négligeable du trafic humain. Ses cargos arrivaient dans les ports de Los Angeles, New York, Miami et Oakland, remplis de produits venus d'Asie: crottes de chien en plastique, gratte-dos  - et esclaves. Tu connais ce genre d'histoire, alors je t'épargnerai les détails. Il suffit de dire que ce salopard fournissait 90 % des ateliers de misère du pays et gagnait un max de blé. Il enculait le rêve américain pour que tu puisses t'acheter des tee-shirts pas chers à Old Navy. Elle est pas belle la vie?" Cet extrait reflète bien le ton général de ce petit bijou d'humour noir: un ton décalé, cynique, sarcastique, dévastateur. En effet, pour son premier roman, Shane Kuhn fait preuve d'une vertigineuse inventivité. 

Un Stagiaire presque parfait est une sorte de manuel du parfait tueur à gages, un guide concocté par John Lago, l'anti-héros de ce thriller tarantinesque. Au départ  John est un "bébé-poubelle" (le terme politiquement correct est enfant défavorisé), abandonné par ses parents à la naissance, puis trimbalé d'un foyer à un autre. Un futur délinquant en puissance qui va être recruté par un certain Bob (un personnage qui vaut le détour croyez-moi!). Ainsi, John va devenir le meilleur employé de RH Inc, une société qui, officiellement, garantit à ses clients les meilleurs stagiaires de l'Amérique. Officieusement, les stagiaires en question sont des tueurs à gages chargés d'infiltrer n'importe quelle organisation afin d'éliminer des cibles bien identifiées. Ou pas ! En effet, ce livre, mélange explosif de thriller sanglant et de polar décalé, raconte la dernière mission de John Lago: avant de prendre une retraite bien méritée à l'âge de 25 ans, John est chargé d'infiltrer un prestigieux cabinet d'avocat et d'éliminer l'un des trois associés, soupçonné de vendre au plus offrant la liste des témoins protégés par le FBI. Mais John va devoir découvrir tout seul comme un grand qui est le vilain petit canard. 

La mission la plus compliquée de sa longue carrière de tueur, sauve-qui-peut ! l'ami John va être entraîné dans un tourbillon d'aventures déjantées. Mais surtout, John, conditionné dès son plus jeune âge à ne rien ressentir d'humain, va découvrir la plus belle des émotions: l'amour. Mais attention l'amour peut très vite se transformer en haine. Pauvre John! Vous l'aurez compris, Un stagiaire presque parfait est une bombe textuelle survitaminée, un feu d'artifice d'action, de suspense, et d'humour. Un récit fluide, plein de rebondissements improbables, jusqu'au dénouement final inattendu. Un livre à grand spectacle, truffé de passages tarantinesques, très bien écrit: un style simple, dynamique, plein de vitalité. Ce livre vous donne la pêche. Avec en filigrane, un regard acéré sur l'Amérique contemporaine. Une totale réussite, qui révèle un auteur prometteur. 

Dans le même genre sur ce blog:
Delicious, Mark Haskell Smith



jeudi 1 décembre 2016

EN DOUCE

MARIN LEDUN

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Auteur français
Editions Ombres noires
Grand format 256 pages
Première publication France:
2016
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Un mélange explosif de thriller psychologique et de roman noir social!


Marin Ledun reprend à sa manière un thème récurrent dans le roman noir : la séquestration. Très souvent, ce sont des histoires éprouvantes de vengeance ou de serial killer: Alex de Pierre Lemaître, Les morsures de l'ombre de Karine Giébel, Misery de Stephen King, ou encore A mains nues de Paola Barbato. Je m'arrêterai là, car la liste est longue. Un thème rebattu, mais qui va prendre une toute nouvelle dimension avec Marin Ledun.

Au départ, l'intrigue est classique: Emilie est une jeune infirmière qui a décidé de rester dans sa ville natale, Begaarts, au bord de l'océan, dans les Landes françaises. Emilie est également danseuse. Mais le destin va se montrer cruel: accident de voiture, amputation de la jambe, pose d'une prothèse artificielle. Finie la danse! Commence alors une véritable descente aux enfers. Emilie perd son travail d'infirmière, son appartement, sa vie. Cinq ans plus tard, Emilie s'occupe d'un chenil, et vit dans une caravane pourrie, seule. Le soir du 14 juillet, elle séduit Simon, le ramène chez elle, lui tire une balle dans la jambe, et l'enferme dans un hangar au milieu de son chenil isolé. On apprend très vite que Simon est l'homme qui a percuté la voiture d'Emilie cinq ans plus tôt. Simon est responsable de la vie désastreuse d'Emilie. Une histoire de vengeance. Sauf qu'avec Marin Ledun, tout n'est jamais aussi simple. 

En douce est un mélange détonnant d'action et de réflexion. Il y a du suspense jusqu'à la fin de l'histoire, au dénouement porteur d'un certain espoir. Marin Ledun, comme à son habitude, montre une maîtrise impressionnante dans la conduite de son récit parfaitement huilé. Jusqu'au bout, on ne sait pas ce qu'Emilie va faire de son prisonnier. L'auteur maintient une tension dramatique tout au long de son récit prenant, déchirant. En douce se distingue aussi par le fait que l'histoire est centrée sur la geôlière et non pas sur le prisonnier. C'est souvent le contraire dans les polars qui ont pour thème la séquestration. On suit l'évolution psychologique de la victime, pas du bourreau. En douce est donc un portrait à la fois implacable et bouleversant d'une femme brisée par un accident terrible. Mais pas seulement. Marin Ledun se sert de cette histoire, et de son héroïne, pour dresser un constat sans concession sur la société française. 

Au final, En douce est loin d'être mon roman préféré de Marin Ledun, mais ce n'est pas non plus une déception. C'est un thriller social intéressant et intelligent, qui a le mérite de poser des questions pertinentes. J'ai beaucoup aimé la fin du livre. Mais si vous ne connaissez pas encore l'auteur, je vous conseille de commencer son oeuvre par le monumental La guerre des vanités.

Du même auteur sur ce blog:
La guerre des vanités ; Dans le ventre des mères ; L'homme qui a vu l'homme

Dans le même genre:
Alex, Pierre Lemaitre
A mains nues, Paola Barbato



vendredi 25 novembre 2016

L'USINE À LAPINS

LARRY BROWN

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Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan
Folio
Poche 480 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
2003 (Etats-Unis)
2005 (France)
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Le meilleur roman de Larry Brown


Il paraît que ce sont toujours les meilleurs qui partent en premier. Larry Brown est mort à 53 ans d'une crise cardiaque, laissant une oeuvre hors norme, qui marquera durablement le genre du roman noir américain. Oui, Larry Brown avait certainement encore beaucoup de personnages en lui. Des personnages souvent désabusés, en marge de la société, des citoyens abandonnés du rêve américain, auxquels la vie n'a pas fait de cadeau. Dans ses romans pétris d'humanité, Larry Brown s'amuse donc à brasser les destinées de ses personnages, et nous lecteurs prenons plaisir à les accompagner dans des aventures à la fois insolites et réelles. Du romanesque teinté d'un réalisme sale. Le roman noir version Amérique profonde, mais au sens péjoratif du terme.

L'usine à lapins est mon roman préféré de l'auteur, son chef d'oeuvre, son roman noir le plus abouti. Une oeuvre chargée en émotions, peuplée de personnages inoubliables, entraînés dans un tourbillon d'aventures: un septuagénaire impuissant marié à une femme de 40 ans, qui ramène à la maison un jeune fugueur pour satisfaire ses besoins sexuels ; Un livreur de viande et dealer d'herbe, qui va semer le chaos après avoir heurté un cerf sur la route ; Une jeune campagnarde fauchée, reconvertie en stripteaseuse, dont les amants disparaissent les uns après les autres... Bref, Larry Brown atteint le sommet du roman noir avec ce roman puissant, formidable concentré d'humanité.

Sur la forme, le style de Larry Brown est fluide, dynamique: une formidable écriture pleine de vitalité, et surtout pétrie d'humanité.  Une écriture mature, charpentée, sans chichis, sans gras, sans fioritures. Il faut dire que Larry Brown a pas mal roulé sa bosse, il a exercé de nombreux métiers très variés. Ce vécu transparaît dans son style et dans ses histoires. Une certaine vision de l'Amérique profonde, bien loin des clichés habituels. Pour toutes ces raisons, L'usine à lapins est un classique incontournable du roman noir américain.

Dans le même genre sur ce blog:
Que la mort vienne sur moi, J. David Osborne
Faites-nous la bise, Daniel Woodrell
Rain dogs, Sean Doolittle



mardi 22 novembre 2016

NOIR DÉSERT

MARC RUSCART

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Auteur français
Editions Rivages
Poche 224 pages
Première publication France:
2011
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Enquête en terre turkmène



"Ils entrent dans une librairie entièrement décorée de posters du Turkmenbachi. Un mur est recouvert de longues étagères. Des Livres? Non. Un seul livre, traduit dans toutes les langues. L'oeuvre du chef suprême, en versions chinoise, portugaise, lettone, française, turque, maorie... Pas besoin de brûler les livres au Turkménistan. Ne simplement pas les éditer. Un pays sans traducteurs, sans écrivain, sans éditeur. Ni penser, ni lire, ni respirer. Oppression. Manque. Terreur."

Ray Bradbury l'a imaginé, le monde l'a fait. Vous connaissez le Turkménistan? Si la réponse est non, ne vous croyez surtout pas inculte, c'est normal que vous n'ayez pas entendu parler de ce pays d'Asie centrale, coincé entre la mer Caspienne à l'Ouest, le Kazakhstan et l'Uzbékistan au Nord, et L'iran et l'Afghanistan au Sud. Le turkménistan fait partie de ces dictatures dont on ne parle jamais, à l'instar de L'Erythrée ou du Swaziland. Noir désert ! Car il y a beaucoup de sable dans ce pays, du gaz et du pétrole aussi, et donc du business pour les multinationales occidentales. L'argent ne fait pas de sentiment que voulez-vous! Dans ce pays, on aime le calme, et surtout on n'aime pas les imprévus. Alors quand un crime est commis, forcément, le but n'est pas tant de trouver le coupable que d'éviter les remous. Pas bon pour le business! Surtout que le mort en question est russe. Un agent du FSB est donc envoyé sur place pour faire le ménage, aidé d'un ancien agent de la DST française.  Meurtre politique? Ou simple crime passionnel? Dur dur de chercher la vérité dans un pays hostile, très hostile.

Mélange de roman noir et de thriller géopolitique, Noir désert repose sur une intrigue complexe, et un décor atypique. En effet, ce n'est pas tous les jour qu'on sort un polar dont l'action se déroule au Turkménistan. On apprend donc des choses intéressantes dans ce roman fort bien documenté, notamment sur les enjeux géopolitiques d'un pays convoité par beaucoup de puissances, Russie, Chine, et... France bien sûr. Même si un célèbre contrusteur immobilier y fait son beurre depuis longtemps! Peu importe que le pays soit une dictature tout droit sortie du 1984 de George Orwell.

Au final, un polar dépaysant et intéressant, mais quelques bémols: trop de personnages, une intrigue un peu fouillis, et une écriture qui n'est pas toujours limpide. Pas une lecture indispensable, mais je conseille Noir désert aux personnes qui aiment découvrir de nouveaux pays. quels qu'ils soient!

Dans le même genre sur ce blog:
Lybian exodus, Tito Topin



dimanche 13 novembre 2016

NÉCROPOLIS

HERBERT LIEBERMAN

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Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Maurice Rambaud
Editions Points
Poche 512 pages
Première publication:
1976 (Etats-Unis)
1977 (France)
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City of the Dead


Nécropolis ou la ville des morts: New York dans les années 70. L'une des villes les plus dangereuses au monde, un taux de criminalité qui explose, des meurtres sanglants chaque jour. Paul Konig sait depuis très longtemps ce que les humains sont capables de s'infliger entre eux. C'est normal, Paul Konig est le chef de l'Institut médico-légal, il y règne en maître depuis des décennies. " Tout plutôt que de rentrer à l'Institut où l'attend son fardeau de tristesse et de soucis. La moisson quotidienne de corps mutilés et massacrés, les interminables rapports à écrire, les appels du téléphone, les intrigues des collègues, ...."
Dur dur d'être le patron de la morgue de New York! dans ce polar, mélange de thriller sanglant et de roman noir urbain, le pauvre Paul Konig est loin d'être épargné par les problèmes qui surgissent de toutes les directions possibles. Surtout, Lolly, sa fille unique, a disparu depuis plusieurs mois.

Nécropolis est un livre fondateur à plus d'un titre: de nombreux écrivains s'inspirent encore de ce polar très noir pour leurs histoires. En effet, dans Nécropolis, la science joue un rôle majeur dans la résolution d'une enquête sur des morceaux de cadavres retrouvés dans le fleuve. Konig et son équipe vont reconstituer les deux corps, ce qui permettra de les identifier. Un grand pas vers la découverte du meurtrier. Herbert Lieberman a presque inventé Les Experts finalement. Ensuite, Nécropolis est aussi une radiographie féroce, sans concession, d'une ville chaotique, désemparée, au bord de l'apocalypse. Attention, âmes sensibles s'abstenir, Lieberman ne fait pas dans la dentelle. Enfin, Nécropolis, c'est l'histoire d'un homme, Paul Konig, un expert mondialement reconnu dans son domaine, qui consacre sa vie à son travail, mais se rend compte, trop tard, qu'il est passé à côté de l'essentiel: sa famille. 

Sur la forme, le style d'Herbert Lieberman est dense, touffu, détaillé et très technique. Chaque phrase véhicule une quantité stupéfiante d'informations, ce qui donne de la densité, de la profondeur à ce roman. Je conseille vivement Nécropolis aux amateurs de polars complexes, et scientifiques. Ce livre a obtenu le Grand Prix de littérature policière en 1978. Son roman le plus connu, et le plus reconnu. Mais c'est loin d'être mon préféré de l'auteur. J'ai trouvé certains passages scientifiques trop lourds. J'ai pris plus de plaisir à lire La nuit du solstice et Le concierge

Dans le même genre sur ce blog:
La séquence des corps, Patricia Cornwell
Captain Butterfly, Bob Leuci



vendredi 4 novembre 2016

SÉCURITÉ RENFORCÉE

SEAN DOOLITTLE

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Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Elie Robert-Nicoud
Editions Rivages
Grand format 332 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
2009 (Etats-Unis)
2016 (France)
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Un excellent suspense à l'américaine

Ce que j'aime chez Sean Doolittle, c'est son style direct, cash, sans gras, sans fioritures. On entre dans le vif du sujet dès les premières pages du livre: Paul Callaway, professeur d'université récemment installé dans une petite ville du Midwest, est arrêté chez lui, devant sa femme et ses amis, accusé d'avoir abusé de sa jeune voisine de treize ans. Accusé par qui ? Par son voisin d'en face. Un ancien flic à la retraite qui se prend pour Big Brother en personne. Mais cette accusation n'est que l'arbre qui cache la forêt, une forêt sombre et inquiétante. Le pauvre Paul se retrouve embarqué dans un engrenage infernal. Pour notre plus grand plaisir!

Sécurité renforcée, c'est le fast and furious book par excellence, un véritable page turner captivant du début à la fin, un suspense machiavélique plein de rebondissements, un polar nerveux qui sent la poudre et l'atmosphère viciée d'une petite ville américaine. Sean Doolittle confirme tout son talent pour échafauder des intrigues diablement efficaces, et camper des personnages forts et crédibles. C'est du cousu main pour amateurs de récits à suspense rondement menés. En outre, Sécurité renforcée est aussi une métaphore de l'Amérique des années 2000. Le roman est paru aux Etats-Unis en 2009, alors que le pays sort tout juste de huit années d'administration Bush: 11 septembre, Patriot Act, ambiance parano, tout le monde surveille tout le monde. Sean Doolittle retranscrit parfaitement cette atmosphère dérangeante, qui peut conduire à de graves dérives.

Après Rain dogs et Savemore, Sécurité renforcée hisse définitivement Sean Doolittle au rang des plus grands auteurs américains de romans policiers. Un écrivain au style très fluide, percutant, qui produit des polars classiques et efficaces. Sécurité renforcée est une histoire stupéfiante, un mélange réussi de roman noir et de suspense psychologique. Il serait dommage de passer à côté. 

Du même auteur sur ce blog:
Rain dogs

Dans le même genre sur ce blog:
Crains le pire, Linwood Barclay
Dérapage, James Siegel



LIBYAN EXODUS

TITO TOPIN

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Auteur français
Editions Rivages
Poche 224 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication France:
2013
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Un road-trip tragique dans une Libye dévastée


" À l'extérieur,les traces de combat sont de plus en plus visibles. Carcasses calcinées, mitrailleuses explosées, canons éventrés. Les cadavres sont repérables à la masse de charognards qui les recouvrent et les disputent aux chiens errants. Certains gisent sur la route, déchiquetés par les obus, les crocs ou les becs, on ne sait plus." La réalité de la guerre civile en Lybie. Une guerre horrible, comme toutes les guerres. Dans Lybian Exodus, Tito Topin décrit un pays dévasté, chaotique, au bord de l'apocalypse. Rien ne nous est épargné dans ce livre choc.

Lybian exodus est une très bonne surprise pour moi, je ne m'attendais pas à être autant captivé par ce roman très noir. Au départ, j'ai décidé d'ouvrir les pages de ce livre pour deux raisons: premièrement, l'action se déroule en Lybie pendant la guerre civile. Un lieu et un contexte qui m'intéressent. Deuxièmement, je n'avais pas envie de lire un pavé. Je n'ai pas été déçu, bien au contraire. Sur la forme, j'ai beaucoup aimé le style d'écriture de Tito Topin, sa façon de raconter l'histoire. Un style simple, alerte, direct, sans gras, sans fioritures. Une écriture limpide au service d'un court récit fluide, sans temps mort.

Sur le fond, Lybian Exodus, est un chant funèbre sur un monde de démence et de sang. Le récit d'une guerre atroce. Un road-trip tragique mettant en scène des personnages à la fois  insolites et bien réels. Des hommes et des femmes qui cachent tous des secrets inavouables et ont en commun un seul et même but: quitter cet enfer, passer la frontière tunisienne. Survivre à la terreur. Lire Lybian Exodus m'a rassuré sur un point: je ne me lasserai jamais du roman policier. Au final, un très bon roman noir, de l'action, du suspense, et un auteur qui porte un regard acéré sur l'état de nos sociétés.

Dans le même genre sur ce blog:
Le petit bleu de la côte Ouest, Jean-Patrick Manchette
Noir désert, Marc Ruscart

vendredi 28 octobre 2016

LA FILLE DU TRAIN

PAULA HAWKINS

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Traduit de l'anglais par Corinne Daniellot
Editions Pocket
456 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
2015 (Royaume-Uni et France)
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Un monstrueux bestseller qui vient d'être adapté au cinéma!


La fille du train vous connaissez ? Je plaisante bien sûr. Enorme succès commercial en 2015 dans le monde entier, critique unanime, l'adaptation au cinéma qui vient de sortir avec Emily Blunt dans le rôle principal. Bref, THE bestseller monstrueux que tout le monde s'arrache. Même la version poche qui vient de sortir est en tête des ventes. Incroyable succès pour le premier roman de l'anglaise Paula Hawkins.

Alors oui, La fille du train est un grand thriller psychologique, qui rassemble les meilleurs ingrédients du genre: des personnages forts, du suspense, un récit fluide et remarquablement construit, une écriture limpide d'une très grande qualité. La fille du train, c'est le fast and furious book de référence. Une fois qu'on a commencé à le lire, impossible de lâcher prise, on a envie de savoir comment va évoluer cette intrigue diabolique. Paula Hawkins a tissé une toile machiavélique, jusqu'au dénouement final. Un récit à trois voix: trois femmes qui racontent de leur point de vue les mêmes évènements, et dont les destins vont s'enchevêtrer pour le pire.

La fille du train est donc un très bon polar, mais de là à dire que c'est un chef d'oeuvre indispensable, il n'y a qu'un pas que je ne franchirai pas. Je trouve qu'on devine quand même assez rapidement qui est l'amant secret de Megan, et comment celle-ci a été assassinée. Après, c'est toujours à double tranchant lorsqu'on lit un livre qui a connu un immense succès. Tout le monde vous dit: "mais attends, tu n'as toujours pas lu La fille du train, mais qu'attends-tu mon ami? C'est LE thriller à ne pas manquer!" On s'attend donc à un choc, on place la barre très (trop?) haut, et du coup on prend le risque d'être déçus. Je n'irai pas jusqu'à dire que j'ai été déçu, mais je n'ai pas été bluffé non plus. Au final, un très bon thriller, bien fichu, qui révèle une auteure de talent, capable de tisser des drames contemporains avec une remarquable finesse psychologique. Un polar qui se situe au- dessus de la mêlée, mais pas non plus le choc escompté. 

Dans le même genre sur ce blog:
La faute, Paula Daly
Avant d'aller dormir, S.J. Watson



mercredi 19 octobre 2016

VILLE NOIRE VILLE BLANCHE

RICHARD PRICE

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Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jacques Martinache
Editions 10 / 18
Poche 624 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
1998 (Etats-Unis et France)

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Un classique du roman noir urbain

Ville noire ville blanche appartient à cette catégorie de romans qui mettent l'accent sur la critique sociale. L'intrigue criminelle est quand même présente: New York dans les années 90, une jeune femme blanche arrive totalement en état de choc dans un hôpital, et raconte que sa voiture a été volée. En apparence, une agression banale comme il en survient malheureusement tous les jours dans une banlieue new-yorkaise en proie à la misère et à la violence. Sauf que dans la voiture, il y avait aussi le petit garçon de cette jeune femme blanche. Et comme si ça ne suffisait pas, celle-ci affirme que l'agresseur était noir. De quoi exacerber des tensions déjà bien présentes entre les communautés. Mais pour corser le tout, l'inspecteur en charge de l'enquête se rend vite compte que la jeune femme ne dit pas toute la vérité. Son récit comporte de nombreuses incohérences. Ce que l'inspecteur va découvrir, c'est une bien triste réalité, un chant funèbre sur un pays qui n'a toujours pas réglé ses problèmes sociaux.

Vous l'aurez compris, l'intrigue sert de prétexte au grand Richard Price pour dresser un constat réaliste, et surtout sans concession sur les problèmes des banlieues en Amérique. Racisme, misère, pauvreté, violence, inégalités sociales: un cocktail empoisonné qui a notamment conduit aux tristement célèbres émeutes de Los Angeles en 1992. Avec comme déclencheur l'acquittement des policiers accusés d'avoir passé à tabac le noir Rodney King, après une course-poursuite pour excès de vitesse. Dans Ville noire ville blanche, l'action se déroule dans la banlieue de New York, mais les problèmes sont les mêmes qu'à Los Angeles. Et le déclencheur, c'est l'agression d'une jeune mère de famille blanche par un homme noir. 

Ville noire ville blanche est donc un roman très sombre, qui dévoile une réalité déchirante, et qui dégage une grande puissance: une intrigue taillée au couteau, des personnages forts et surtout réalistes, une écriture sèche, nerveuse, impitoyable. Un roman urbain engagé, tendu, dénonçant le racisme et les inégalités sociales qui gangrènent une société communautariste. Un véritable cri d'alarme poussé par l'auteur. Ville noire ville blanche est désormais un classique incontournable du roman noir qui confirme tout le talent de Richard Price pour raconter des histoires fortes, engagées, et profondément ancrées dans la réalité sociale des banlieues américaines. Un chef d'oeuvre incontesté de la littérature américaine.

Dans le même genre sur ce blog:
Un dernier verre avant la guerre, Dennis Lehane
911, Shannon Burke
Captain Butterfly, Bob Leuci
Anacostia river blues, George Pelecanos
Chicago en flammes, Eugene Izzi



CORONADO

DENNIS LEHANE

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Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet
Editions Rivages
Poche 256 pages
Première publication:
2006 (Etats-Unis)
2007 (France)
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Cinq nouvelles et une pièce de théâtre en bonus!

" Une lueur révélatrice d'une capacité de vivre avec intensité, de prendre chaque moment - aussi modeste ou insignifiant soit-il - et de le presser afin d'ne extraire toute la substance jusqu'à la dernière goutte. Jewel Lut dévorait la vie, y plongeait tête la première comme dans un lac de montagne par la plus chaude journée de l'année." C'est ça le style Lehane, des mots forts qui se connectent directement à votre cerveau. Lehane est un écrivain, capable de vous embarquer dès la première phrase dans ses histoires, pour ne plus vous lâcher.

Coronado se compose de cinq nouvelles noires de l'auteur, ainsi que de sa première pièce de théâtre, qui est une extension singulière et profondément touchante de la nouvelle Avant Gwen. Cette pièce met en lumière deux grandes forces de l'auteur: une capacité à créer des scènes atteignant des sommets d'intensité dramatique, et des dialogues percutants. Bien sûr, on retrouve aussi dans les cinq nouvelles tout ce qui fait le charme de l'auteur: des intrigues remarquablement construites, des personnages forts, et toujours cette réflexion sur la nature humaine. Des histoires qui privilégient la dureté des rapports humains à l'intrigue criminelle. Il y a de la densité, de la profondeur, et bien sûr de la noirceur dans ces nouvelles.

Au final, Coronado n'est certes pas l'opus  le plus connu de l'auteur, qui a écrit de nombreux chefs d'oeuvre: Un dernier verre avant la guerre, Shutter Island, Mystic River, Un pays à l'aube. Des romans noirs qui sont définitivement entrés dans l'histoire du roman policier. Mais Coronado permet de découvrir une autre façette du plus grand écrivain américain vivant de romans noirs: la capacité d'écrire aussi des histoires courtes mais intenses. Des récits pétris d'humanité. Pour le meilleur et pour le pire! Avec en apothéose une pièce de théâtre riche en émotions et en rebondissements. Longue vie à toi Dennis!

Du même auteur sur ce blog:
Un dernier verre avant la guerre
Shutter Island

jeudi 13 octobre 2016

LA PEINE CAPITALE

SANTIAGO RONCAGLIOLO

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Traduit de l'espagnol (Pérou) par François Gaudry
Editions Métaillié
Grand format 384 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
2014 (Espagne)
2016 (France)
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Assurément un très bon roman noir historique


L'action de ce polar historico-politique se déroule principalement à Lima, la capitale du Pérou, pendant la coupe du monde 1978. Ce polar vit donc au rythme des matchs de l'équipe nationale péruvienne engagée dans la compétition, qui se déroule en Argentine. 1978 est une année charnière pour le Pérou: la fin de la dictature militaire et le début de la démocratie avec l'organisation d'élections pour que la population choisisse son propre gouvernement. Le Pérou fait figure d'exception, car tous les pays voisins sont encore dirigés par les militaires. Notamment l'Argentine. Le jeune assistant-archiviste Félix Chacaltana Saldivar baigne depuis tout petit dans l'ordre et la discipline, donc fatalement, l'imprévu et le changement, il n'aime pas. Sa vie est réglée comme une horloge suisse. Malheureusement, le pauvre Félix va se retrouver embarqué bien malgré lui dans une sordide histoire de meurtres et de complots, avec en prime un voyage terrifiant en terre argentine. 

Santiago Roncagliolo signe un très bon polar qui dévoile tout un pan de l'histoire sud-américaine. Le pan obscur, peu glorieux: des dictatures militaires qui s'entraident dans l'horreur, traquant et éliminant les "subversifs", c'est-à-dire les opposants aux régimes. Pauvre Félix: Candide au milieu des requins. L'apprentissage de la vérité va être dur pour ce modeste fonctionnaire, qui travaille dans le sous-sol poussiéreux des archives du palais judiciaire. Aux ordres d'un chef paresseux et alcoolique qui passe son temps à parler football, alors que Félix n'aime pas le football. 

La peine capitale est donc un mélange réussi de whodunit, roman noir historique, et thriller politique. Il y a également beaucoup d'humour dans ce livre, malgré un contexte lourd, chargé de faits historiques terrifiants. On suit avec beaucoup de plaisir les déboires sentimentaux et professionnels de l'attachant Félix, personnage pétri d'humanité, et finalement plus complexe qu'il n'y paraît. Sur la forme, l'écriture de l'auteur est limpide: un style simple, au service d'un récit fluide, remarquablement construit. Santiago Roncagliolo s'impose, avec La peine capitale, comme un auteur de polars de tout premier ordre. Le final est très réussi, chargé en émotions.

Dans le même genre sur ce blog:
Condor, Caryl Férey
Mala Vida, Marc Fernandez

mercredi 5 octobre 2016

LE COMA DES MORTELS

MAXIME CHATTAM

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Auteur français
Editions Albin Michel
Grand format 400 pages
Première publication France:
2016
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Maxime Chattam réinvente le polar existentialiste



"Reste les pandas. Mes pires ennemis. Une quantité industrielle de merde sort de ces adorables boules de fourrure.""Tout le monde vient au zoo pour voir les pandas, et comme ils sont à peu près aussi cons qu'ils sont mignons, si vous ne lavez pas leur enclos toutes les deux heures, garanti qu'ils se rouleront dans leurs excréments tôt ou tard. Sur les photos, le panda couvert de sa propre emrdre, ça fait moche." Quelques extraits du dernier roman de Carl Hiaasen? de Tim Dorsey? de Christopher Moore? Non, non, du dernier roman de ... Maxime Chattam. Oui, oui, je ne plaisante pas. Mais je comprends votre étonnement. Si on m'avait dit un jour que je me fendrais la gueule devant un roman de Maxime Chattam. Si on m'avait dit un jour que je classerais un roman de Maxime Chattam dans la catégorie polar décalé, je ne l'aurais pas cru un instant. Car Maxime Chattam s'est imposé comme un très grand auteur de thrillers dits "à l'américaine". Des récits à suspense sanglants, mettant en scène des tueurs redoutables et surtout terrifiants. Son dernier roman Le coma des mortels est totalement différent. Un mélange explosif de roman noir et de comédie grinçante. Un roman tour à tour hilarant et d'un réalisme dérangeant. Une folle parenthèse dans la carrière de l'auteur?

Peu importe, j'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce récit qui commence par la fin de l'histoire. Le roman s'articule donc autour d'un compte à rebours qui s'achève avec le chapitre 1. Le coma des mortels, c'est avant tout l'histoire d'un mec qui s'appelle Pierre. Enfin, avant il s'appelait Simon! Avant quoi me direz-vous? Et bien, avant que Simon ne décide de tirer un trait sur sa vie, et de tout recommencer à zéro. Du passé faisons table rase! Nouvelle identité, nouveau job, nouvelle(s) copine(s), nouveaux amis. Le problème c'est que les copines et les amis en question meurent tous les uns après les autres. Bien sûr, Pierre est le coupable idéal aux yeux de la police. Mais est-il vraiment l'assassin ? Il faut dire aussi que Pierre a la tête de l'emploi, comme on dit, car ce trentenaire a un comportement assez ... atypique, c'est le moins que l'on puisse dire!

Au final, Le Coma des mortels est un thriller existentialiste, un agitateur de pensées, un constat sans concession sur nos société modernes, et une réflexion sur le sens de la vie, nos vies. Chacun interprétera à sa manière les dernières pages du livre, chacun en retirera ce qu'il veut. Mais ce livre a le mérite de poser des questions pertinentes. Sur la forme, c'est très bien écrit, c'est fluide, c'est bien fichu, bref c'est du Chattam.

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