lundi 23 juillet 2018

KISANGA

EMMANUEL GRAND

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Auteur français
Editions Liana Levi
Grand format 380 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication France:
2018
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Un thriller politique totalement abouti.


La République Démocratique du Congo, un pays immense et riche en ressources naturelles. Les multinationales se livrent une guerre économique sans merci pour s'approprier et exploiter des gisements miniers à fort potentiel. C'est dans ce contexte que le géant français Carmin et le géant chinois Chanxi signent un contrat de Joint-Venture, leur permettant ainsi de mettre la main sur Kisanga, un vaste territoire situé au sud du pays, très prometteur. Un partenariat historique qui devrait générer beaucoup, beaucoup d'argent pour les deux puissances étrangères. Les marchés financiers s'emballent. Alors, pas question qu'un grain de sable vienne enrayer la machine à cash, ni la mort suspecte d'un salarié de Carmin, ni la circulation dans la nature de photos très compromettantes pour beaucoup de monde. Une équipe d'experts est dépêchée sur place par Carmin pour que l'exploitation des mines démarre au plus vite. Et en parallèle, l'Etat français envoie des barbouzes pour faire le ménage et étouffer dans l'oeuf le scandale. La course contre la montre peut commencer. 

Dans une oeuvre frémissante de beauté où les destins s'enchevêtrent, Emmanuel Grand mêle espionnage, finances, géopolitique, et aventure, et nous offre un roman totalement abouti, d'un réalisme bluffant. Kisanga repose sur une intrigue complexe, subtile, et des personnages forts dans un décor saisissant. L'auteur dresse un constat lucide et sans concession de la situation de l'Afrique, dont les ressources naturelles sont pillées par les grandes puissances mondiales. Des compagnies sans scrupule faisant preuve d'un égoîsme total à l'égard d'une population locale exploitée qui vit dans la misère la plus totale. C'est aussi un hommage vibrant à ce continent rempli de contrastes. S'appuyant sur un solide fonds documentaire, Emmanuel Grand nous fait découvrir la République Démocratique du Congo comme si on y était: des paysages grandioses magnifiquement retranscrits par l'écriture lumineuse et limpide de l'auteur. La cuisine locale. La corruption politique omniprésente. Le football élevé au rang de religion qui permet aux habitants d'oublier la pauvreté et les luttes ethniques sanglantes. Et la présence des occidentaux qui se battent pour s'approprier les richesses naturelles de cet immense pays. Une lutte sans merci où tous les coups sont permis. Même les plus bas. La folie des hommes n'a pas de limites ! 

Sur la forme, c'est un sans-faute. Emmanuel Grand a imaginé une intrigue haletante taillée au couteau, une histoire crédible, impitoyable, d'un réalisme glaçant. Un récit fluide, parfaitement huilé, il y a du rythme, des scènes d'action pendant lesquelles ça canarde dans tous les sens. Personne ne se fait de cadeau dans ce monde aux enjeux financiers et diplomatiques considérables. Ce que j'ai aimé, c'est que l'auteur ne tombe jamais dans la façilité, il y a du caractère, de la densité, de la profondeur dans ce récit très intelligent. Il y a eu beaucoup de travail de la part de l'auteur derrière ce roman, et ça se voit. Au final un thriller politique implacable mettant en scène des personnages forts, et surtout un portrait effrayant et réaliste de notre monde politico-financier, avec ses enjeux et ses conséquences sur les hommes. Kisanga est un chant funèbre sur un monde de démence et de sang.

Du même auteur sur ce blog:
Les salauds devront payer

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L'ombre de Gray Mountain, John Grisham
La nuit est mon royaume, Wessel Ebersohn
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Tant pis pour le Sud, Philippe Rouquier

lundi 16 juillet 2018

À LA TRAPPE

ANDREW KLAVAN

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Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Daniel Vita
Editions À Vue d'Oeil
Grand format 280 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
1989 (Etats-Unis)
2001 (France)
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Ne vous fiez pas au titre!


Selon moi, le traducteur aurait dû trouver un autre titre à ce polar américain de la fin des années 80. Ou à la limite enlever le À et ne garder que La Trappe, qui aurait été mot pour mot la traduction exacte du titre d'origine: The Trapdoor. Car ça peut donner l'impression qu'on s'apprête à lire un polar drôle, voire déjanté. On est très très loin du compte. Car À la trappe est un sombre suspense psychologique à l'américaine. Un polar crépusculaire.

Le personnage principal de ce court roman se prénomme John Wells, un journaliste quadragénaire aux multiples façettes: tour à tour drôle, cynique, tourmenté, suicidaire, violent mais profondément humain. Le roman mérite d'être lu rien que pour cet anti-héros singulier. On plonge avec John dans les arcanes de la rédaction du New York Star et les mesquineries de la presse américaine. À 45 ans, John Wells fait donc figure de vieux routier face au nouveau rédacteur en chef qui a vingt ans de moins que lui, et qui privilégie le sensationnel à l'information. Et qui va commander à John un article sur des suicides d'adolescents survenus dans une petite ville. Ce n'est pas anodin, et c'est surtout cruel pour John, dont la fille a mis fin à ses jours cinq ans auparavant. Commence pour le pauvre John une enquête traumatisante dont il ne sortira pas indemne. Et nous lecteurs non plus!

Premier volet de la tétralogie culte d'Andrew Klavan mettant en scène le mythique John Wells, À la trappe est un polar d'atmosphère assez court, et d'une redoutable efficacité. Un suspense de tout premier ordre, sans gras, sans longueurs, haletant du début à la fin. L'auteur signe une intrigue prenante, riche en rebondissements, et baignant dans une ambiance glauque digne des meilleurs thrillers du genre. Un véritable page turner à l'américaine, très bien écrit, dans un style précis et incisif, qui aborde également des thèmes sensibles, avec justesse. Un polar culte à l'atmosphère singulière, je recommande la tétralogie John Wells dans son intégralité. 

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La guerre des vanités, Marin Ledun
Au fond de l'eau, Paula Hawkins

vendredi 13 juillet 2018

LE MANUSCRIT INACHEVÉ

FRANCK THILLIEZ

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Auteur français
Editions Fleuve
Grand format 528 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication France:
2018
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L'histoire sans fin !


Pour moi, il y a vraiment deux Franck Thilliez: celui qui écrit des romans à suspense scientifiques mettant en scène le commissaire Franck Sharko et l'inspectrice Lucie Hennebelle. Et celui qui écrit des one-shot. Je préfère de très loin celui qui écrit des one-shot: La forêt des ombres , Vertige, Puzzle, Rêver, tous des chefs d'oeuvres qui confirment la formidable énergie créatrice de cet auteur, devenu le maître français du suspense horrifique riche en rebondissements tordus. Et son dernier roman Le manuscrit inachevé ne déroge pas à la règle, bien au contraire. Un thriller en trompe-l'oeil, une intrigue labyrinthique à souhait issue de l'imagination débordante et déroutante de Franck Thilliez.

Caleb Traskman, grand écrivain de thrillers, vient de mourir. Son fils découvre, en rangeant le grenier de la demeure familial, un livre enfoui au fond d'un carton plein de poussière. Un roman écrit par son père, qui n'a jamais été publié. Problème de taille: le livre est inachevé, il n'y a pas de fin. Le fils décide alors, avec l'aide de l'éditrice, de rédiger cette fin et de publier le dernier thriller de son père. Son meilleur livre, son chef d'oeuvre tourmenté, un suspense noir comme le cauchemar, atroce, implacable, âmes sensibles s'abstenir, certains passages sont très très durs, l'auteur ne fait pas dans la dentelle c'est le moins que l'on puisse dire. Quelques mots sur l'intrigue, histoire de vous mettre l'eau à la bouche: voiture volée, cadavre sans mains, tueurs en série, internat, mémoire, sadomasochisme. Le tout formant une histoire stupéfiante qui met en scène deux personnages hors normes: Vic Altran, le flic hypermnésique, et Léane Morgan, l'auteure de polars à succès dont le mari a perdu la mémoire. L'un de ses romans s'appelle d'ailleurs Le manuscrit inachevé

Un livre dans un livre dans un livre. Une poupée russe infernale, un cluedo maléfique, un puzzle machiavélique, un Inception fou, et un ultime rebondissement de haute volée. avec Franck Thilliez en chef d'orchestre diabolique qui nous entraîne dans un vortex de terreur. Le manuscrit inachevé est un furieux page turner impossible à lâcher, du cousu main pour amateurs de thrillers riche en suspense et en rebondissements. Une mécanique de précision parfaitement huilée, tout est subtilement et efficacement contrôlé de la part de cet auteur confirmé. Il n'y a pas un chapitre qui ne se termine pas par une révélation, un rebondissement. Qui donne envie de lire la suite, encore et encore, jusqu'au dénouement final haletant. Du grand art !

Du même auteur sur ce blog:
Vertige ; Puzzle ; Rêver

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Etoile morte, Ivan Zinberg
Les fantômes d'Eden, Patrick Bauwen
Il ne faut pas parler dans l'ascenseur, Martin Michaud



samedi 30 juin 2018

LA DISPARITION DE STEPHANIE MAILER

JOËL DICKER

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Auteur suisse
Editions de Fallois
Grand format
640 pages
Première publication France:
2018
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Un polar dans la tradition la plus classique du genre.



Ouf, ça y est, je suis enfin venu à bout du nouveau roman de Joël Dicker, il m'aura quand même fallu presque trois semaines pour terminer ce pavé de 640 pages, grand format mais petits caractères. Un roman que vous ne trouverez pas au rayon polars, comme c'était le cas pour La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, le bestseller de Joël Dicker. Autant pour La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, il y a débat sur le genre de l'ouvrage: roman d'apprentissage, de critique sociale, d'amour, mais aussi whodunit, bref plutôt un mélange des genres, mais surtout un chef d'oeuvre inoubliable. Autant pour La Disparition de Stephanie Mailer, pour moi il n'y a pas de débat, c'est un roman policier dans la plus pure tradition du genre, dont la place est au rayon polars, et pas ailleurs. 

Si vous souhaitez prendre un maximum de plaisir à lire ce polar, mélange de whodunit et de thriller psychologique à l'américaine, je vous donne deux conseils. Premier conseil: ne le comparez surtout pas à La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, car sinon vous allez être déçus. Le dernier opus de Joël Dicker ne dégageant pas, loin s'en faut, la puissance de son plus grand bestseller. Et c'est difficile de ne pas tomber dans la comparaison, car l'essentiel de l'action se passe également dans une petite ville de la côte Est américaine, et l'intrigue criminelle mêle aussi passé et présent. Les personnages principaux sont des flics qui enquêtent sur la disparition inquiétante d'une jeune journaliste d'investigation. Disparition qui serait liée à ses recherches sur une affaire sordide vieille de vingt ans: le maire de la petite ville, sa femme, et leur jeune fils sont massacrés chez eux, ainsi qu'une joggeuse, probablement tuée pour avoir été témoin des meurtres. Le coupable est rapidement identifié. Mais pas le bon pour Stephanie Mailer, persuadée que le vrai tueur court toujours. Une erreur sur l'identité du vrai coupable, ça ne vous rappelle rien ? Et bien ne vous posez pas cette question, et lisez ce polar d'enquête plein de suspense et de rebondissements.

Deuxième conseil: partez du principe que vous allez plonger dans une enquête assez rocambolesque, une intrigue invraissemblable, tirée par les cheveux. L'auteur ne lésine pas sur le romanesque, ça c'est sûr, mais par contre, c'est du classique, du déjà-vu, notamment au niveau du dénouement. Sur la forme, rien à redire, les fans du style de l'auteur, dont je fais partie, y trouveront leur compte. La Disparition de Stephanie Mailer est une mécanique de précision parfaitement huilée, l'auteur parvient à nous tenir en haleine jusqu'à la fin, malgré les 640 pages. Le style est limpide, alerte, plein de d'énergie et de vitalité, au service d'un récit globalement fluide et clair. Et ce n'était pas forcément gagné d'avance, car l'intrigue est touffue et les personnages nombreux. Il y a même une liste des principaux protagonistes à la fin du livre, c'est vous dire. L'auteur montre donc une maîtrise impressionnante dans la conduite de son récit. Au final, une impression d'ensemble positive, un bon polar qui se lit bien, mais pas un chef d'oeuvre qui marquera durablement le genre, loin s'en faut!

Du même auteur sur ce blog:
La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert

Dans le même genre sur ce blog:
Faute de preuves, Harlan Coben
Sécurité renforcée, Sean Doolittle



mercredi 27 juin 2018

LA MAISON

NICOLAS JAILLET

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Auteur français
Editions Bragelonne/Milady
Poche 158 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication France:
2016
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Je suis encore sous le choc...

Même encorec une semaine après avoir refermé la dernière page de ce livre fort, tant j'ai été bouleversé par l'histoire de cette famille. Nicolas Jaillet aborde à travers ce récit le thème de la violence conjugale avec une sobriété et une justesse remarquables. La Maison, on y entre, on plonge dans une atmosphère terriblement réaliste, et on n'en sort pas indemnes. Il y a le père, Jean, un homme déjà aigri avant l'heure, qui noie sa frustation et son mal de vivre dans l'alcool, et qui n'est même pas capable de contenir sa violence le jour de son mariage avec Martine, sa femme. Comme un signe funeste, avant-coureur de ce qui attend la jeune femme. Martine femme battue et humiliée, mais qui n'a pas perdu l'espoir, et qui prépare avec minutie sa fuite. Et enfin le fils, qui raconte l'histoire, avec ses mots, et sa propre perception de la réalité. Cela nous donne un récit poignant, et qui sonne juste. L'auteur ne tombe jamais dans la facilité ou la surenchère.

Car La Maison n'est pas un thriller violent, la violence quotidienne que subissent Martine et son fils est suggérée, mais je trouve qu'on la ressent d'autant plus. Il y a quand même une scène qui illustre de manière frappante ce que Martine a vécu pendant des années: un soir, la jeune femme rentre tard de son travail d'infirmière. Jean insinue que Martine a passé la soirée dans les bras d'un autre et, pour la punir, la force à manger son diner tout en lui maintenant la tête avec une main qui tient fermement les cheveux. Une scène racontée avec une sobriété hors du commun, mais d'une violence inouïe. Cette scène (ce n'est bien évidemment pas un hasard) va se reproduire des années plus tard avec le fils, en âge de se défendre, qui va inverser la tendance, si j'ose dire, en humiliant son père. Je n'en dis pas plus, je vous laisse le soin de dévorer d'une traite ce récit pur et dur, fort, intense. Et d'une remarquable intelligence.

Il y a également deux autres histoires très courtes dans ce livre. La deuxième histoire relate l'échec d'un mariage, au dénouement final sanguignolent. Un court récit fulgurant et noir comme le cauchemar. Le troisième et dernier récit est une belle rencontre, dans un train, entre un représentant en vin et une sexagénaire pleine de vie. L'auteur finit sur une note positive, avec cette courte nouvelle pétrie d'humanité qui respire l'amour et le bonheur. Au final, La Maison est pour moi l'un des meilleurs romans noirs de ces dernières années. Un livre inoubliable, très bien écrit, d'une rare justesse. Je le recommande sans réserve.

Dans le même genre sur ce blog:
Tout ce qu'on ne s'est jamais dit, Celeste Ng
Carmen (Nevada), Alan Watt
La femme en vert, Arnaldur Indridason




vendredi 15 juin 2018

CAT 215

ANTONIN VARENNE

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Auteur français
Editions J'ai lu
Poche 123 pages
Première publication France:
2016
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Un court roman noir qui se lit d'une traite !



"Les calculs que j'avais faits à mon avantage, de revenir deux semaines en forêt, grassement payé, dans cet endroit que j'aimais, s'envolaient à la vitesse des infos que balançait Jules. Le plus grand talent d'un escroc reste de savoir faire appel à votre naïveté. J'avais cru qu'il lâchait six mille euros, plus les frais, pour un petit boulot peinard à la hauteur de mes talents de diéséliste. A croire que j'avais aussi oublié la Guyane, le fleuve, les boss, la folie de l'or et la dégradation morale de cette partie du globe."

Effectivement, Marc aurait mieux fait de rester avec sa femme et ses deux fils en métropole, malgré une situation très précaire. Mais Marc a du mal à joindre les deux bouts, il a besoin d'argent et vite. Et surtout, l'appel du large est trop fort, l'aventure c'est l'aventure. Sauf que l'aventure en question va se transformer en cauchemar. Marc sait que Jules, son ancien boss, est un escroc patenté, qui opère notamment dans le trafic d'or. Et le malfrat a décidé de faire convoyer une énorme pelle Caterpilar à travers la jungle, conduite par un ancien légionnaire complètement timbré. Marc qui remonte un fleuve en pirogue, et qui se retrouve coincé en pleine jungle avec un militaire fou, dans le but de réparer un moteur de pelle Caterpilar 215, tout ça ne vous rappelle rien ? Oui, oui c'est  bien ça, Apocalypse Now et Le Salaire de la peur.

Ce court roman noir (123 pages dans sa version poche) est avant tout un hommage à ses deux grands films qui ont marqué l'histoire du cinéma. Cat 215 est un huit-clos fulgurant qui sent la poudre et l'atmosphère moite, viciée de la jungle guyanaise. Une nature hostile, impitoyable qui se défend contre ces hommes  qui la détruisent chaque jour par leurs actions. L'auteur dresse un constat sans équivoque sur un département d'outre-mer gangréné par les trafics en tout genre. Et dont l'or attise les convoitises les plus folles. Corruption, règlements de comptes, misère sociale, police impuissante, le portrait dressé par Antonin Varenne est terrifiant de réalisme et de lucidité. Sur la forme, on retrouve dans ce récit âpre tout ce qui fait la force de cet auteur français: des dialogues enlevés, des personnages travaillés, et surtout un style d'écriture précis, racé, très marqué. On me ferait lire un texte d'Antonin Varenne à l'aveugle, je reconnaîtrais de suite son style inimitable. J'ai également beaucoup aimé la fin ouverte, qui ne conclut pas l'histoire et qui laisse le soin au lecteur d'imaginer lui-même la suite. Au final un récit à la fois romanesque et tristement réaliste, et un hommage aux grands films d'aventure intelligents.

Dans le même genre sur ce blog:
Tant pis pour le Sud, Philippe Rouquier
Condor, Caryl Férey
Kisanga, Emmanuel Grand



jeudi 7 juin 2018

SANS LENDEMAIN

JAKE HINKSON

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Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides
Editions Gallmeister
Grand format 224 pages
Sélection Guide polar de Pietro
Première publication:
2015 (Etats-Unis)
2018 (France)
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Un roman noir historique prenant, atroce, implacable.


"- Vous n'avez pas dit que vous partiez dans les Ozarks?
- Ouais c'est mon prochain arrêt.
Le vétéran se gratta le menton.
- Vous devriez éviter l'Arkansas. Une fille seule dans ce coin-là, vous pourriez bien avoir des ennuis." Billie Dixon aurait dû écouter le vétéran et ne pas se rendre dans les Ozarks, au fin fond de l'Amérique, elle n'aurait pas rencontré le pasteur, elle ne serait pas tombée amoureuse de sa femme, et elle n'aurait pas été entraînée dans un engrenage infernal, une histoire noire comme le cauchemar qui ne pouvait que mal se terminer. Car Billie est une femme entière, qui ne fait pas dans la demi-mesure, et qui est prête à tout par amour. Une femme éprise de liberté qui n'a malheureusement pas sa place dans une Amérique des années 40 obscurantiste, hypocrite, homophobe, bref une Amérique fin prête pour le Maccarthysme.

"Jake Hinkson campe des personnages dans lesquels on se reconnaît, puis il passe la ponceuse" Je partage entièrement cette critique de l'Arkansas Times sur ce nouveau chef d'oeuvre de Jake Hinkson, actuellement pour moi le plus grand auteur américain vivant de romans noirs. Ce conteur hors pair nous plonge dans l'atmosphère poisseuse de l'Amérique d'après-guerre et dresse trois portraits de femmes terriblement réalistes: Billie, l'anti-héroïne et narratrice de ce roman noir; Amberly, l'épouse du pasteur fanatique, une femme battue qui cherche par tous les moyens à s'échapper de sa condition; Et Lucy, la pragmatique, la soeur du shérif de la ville et officiellement son assistante. Mais c'est  bien elle qui, en réalité, fait régner la loi en lieu et place de son frère attardé. Seulement voilà, à cette époque, une femme n'est pas censée occuper un poste d'homme. Mais Lucy est une femme très intelligente, et tristement lucide sur la condition de la femme dans une Amérique puritaine et rétrograde. Une femme consciente des limites morales à ne pas franchir, et des comportements à suivre pour pouvoir un minimum exister librement dans une société intolérante. L'exemple à suivre pour Billie, qui n'y parviendra pas. 

Sans lendemain est un court roman noir qui se lit d'une traite, et qui repose sur une intrigue taillée au couteau, et sur des personnages forts, subtils et attachants. On retrouve tout ce qui fait la force de l'auteur du cultissime L'Enfer de Church Street: un style simple, dépouillé, incisif, des dialogues enlevés, au service d'un récit fluide qui va à l'essentiel, sans gras, sans fioritures. Sans lendemain est une histoire pure et dure qui baigne dans cette atmosphère viciée d'un roman très noir à la Jim Thompson, David Goodis, ou encore James Ellroy. C'est également l'histoire poignante de trois femmes dont les destins s'enchevêtrent pour le pire. Et c'est enfin une critique virulente et sans appel de la bigoterie. Noir majuscule!

Du même auteur sur ce blog:
L'Enfer de Church Street

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Ici commence l'enfer, John Ridley
Piège nuptial, Douglas Kennedy