mardi 23 juin 2020

La traque, de Roderick Thorp


"Et à se souvenir de Lockman. Le moindre interrogatoire, la plus petite bribe de conversation, tout ce que contenait le dossier. Boudreau se rappelait l'homme, son visage, sa ruse, sa rage. Il se rappelait que c'était un tueur, uniquement un tueur, et rien d'autre qu'un tueur." Je vous rassure tout de suite, l'identité du tueur est dévoilée dès le début, plus exactement à la dernière phrase du premier chapitre. C'est l'essence même de ce roman. Du début à la fin, vous avez un chapitre consacré à Phil Boudreau, le flic, suivi d'un chapitre consacré au tueur en série, Garrett Richard Lockman, et ainsi de suite. Une sorte de duel à distance entre les deux personnages principaux de cette histoire, qui dégage une certaine puissance malsaine. L'auteur raconte une traque froide, frustrante pour le flic, qui cherchera des preuves jusqu'au bout. Un travail épuisant qui s'étalera sur une décennie entière.

Je l'avoue, je suis plutôt fan de ce qu'on appelle le serial killer thriller. Assurément l'un des sous-genres majeurs de la littérature policière. Allez, je vous donne mon top 5: Coeurs solitaires de John Harvey, Le poète de Michael Connelly, La ligne noire de Jean-Christophe Grangé, Au-delà du mal de Shane Stevens, et La compassion du diable de Fabio M. Mitchelli. Des romans cultes, des références du genre. 

Quel est le positionnement de La traque, le dernier roman de l'américain Roderick Thorpe, mort en 1999 ? Avec La traque, L'auteur culte de Die Hard livre ici son roman le plus ambitieux, le plus abouti, le plus puissant. Le livre est sorti aux Etats-Unis dans les années 90, et l'action se déroule dans les années 80. Car l'auteur s'est inspiré de l'affaire du célèbre tueur de la Green River, Gary Ridgeway, qui aurait tué plus de 70 femmes dans les années 80. Alors La traque, chef d'oeuvre ou pas ? La réponse est non. Je m'explique.

Tout d'abord, La traque est beaucoup plus un roman noir psychologique qu'un serial killer thriller au sens strict du terme. Globalement, les ressorts sont avant tout psychologiques dans ce roman. Certes, il y a une enquête policière qui est menée, avec les méthodes scientifiques en vigueur, disponibles dans les années 80. Mais c'est surtout l'intuition du flic de terrain expérimenté qu'est Phil Boudreau qui est mise en avant. Dès les premiers meurtres découverts au bord de la Green River, Boudreau est convaincu que Richard Garrett Lockman est le coupable. L'intrigue repose sur cette conviction. 

La traque appartient donc à ces romans noirs qui privilégient la dureté des rapports humains, et qui, ce faisant, se distinguent des purs romans criminels. Il y a peu de scènes chocs, il y en a quand même mais la violence est souvent suggérée, on n'est pas dans la surenchère gore. L'accent est mis sur la psychologie des personnages, ce qui rend ce roman atypique dans sa construction, et dans sa finalité. Et l'histoire tient la route, tandis que l'étau se resserre autour du tueur en série. L'auteur a créé un personnage assez déroutant, mais qui n'est finalement qu'un monstre de manipulation et de perversité. 

J'ai plutôt bien aimé le fond, certains passages atteignant des sommets d'intensité dramatique. Mais par contre, j'ai beaucoup moins aimé la forme. Plus de 700 pages dans sa version poche, petits caractères. Bref, du lourd, du très lourd, du trop lourd. Ce roman aurait pu être beaucoup plus court, il y a trop de longueurs, et trop de passages inutiles qui n'apportent rien à l'intrigue. Il faut également revenir sur le style d'écriture dense, détaillé de l'auteur. Chaque phrase véhiculant une quantité stupéfiante d'informations. Mais là encore, il y a trop de gras à mon goût. Et ça manque parfois de limpidité. Je vois bien l'auteur écrivant frénétiquement son histoire, il est dans son truc, il sait ce qu'il veut écrire et où il veut en venir, mais ce faisant, il en oublie le lecteur. Mais au bout d'un moment, il s'en rend compte, ha tiens, il faut peut-être que je clarifie ce que je viens d'écrire. Il faut peut-être que je donne quelques clés au lecteur afin que celui-ci comprenne mon système de références, mes termes parfois trop imagés. Et donc Thorp rectifie le tir en donnant des explications aux événements qui viennent se produire. Mais tout au long du roman, le lecteur va souvent osciller entre l'incompréhension et la compréhension. Dommage !

Au final, La traque, ultime roman de Roderick Thorp, est un polar très noir, très dur, dérangeant, au dénouement controversé. Et atroce. Pas un polar culte qui aura marqué durablement le genre, mais un livre qui ne laisse pas indifférent. On sent que l'auteur y a mis toutes ses tripes, a donné tout ce qu'il pouvait. 

Roderick Thorp, La traque, Pocket, 718 pages, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michelle Charrier, sorti en 1995 (Etats-Unis) 2014 (France)

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